Alija Izetbegovic - Dzana Bosnie

Dzana de Bosnie


Carnets d'une Bosniaque

A visiter : Forum Bosnie | Photos des Balkans.


dimanche
14
octobre 2007

Alija Izetbegovic

Rubrique : Bosnie. Mots clé : Personnalités yougoslaves.

Alija Izetbegovic, figure emblématique pour tous les Bosniaques, fut le premier président de la Bosnie-Herzégovine indépendante. Personnage très controversé, Alija Izetbegovic est décrit par ses admirateurs comme un homme de paix et de tolérance, et par ses opposants comme un prosélyte nationaliste et fasciste. La vérité n'est certainement dans aucune de ces deux extrêmes.

Jeunesse

Alija Izetbegovic est né le 8 août 1925 à Bosanski Samac, à l'époque dans le Royaume de Yougoslavie, et appartenant actuellement au territoire de la Bosnie herzégovine. Il est né de parents musulmans. Rappelons que le terme "Musulman", en Yougoslavie, désigne avant tout une nationalité plus qu'une religion, et que le terme "Bosniaque" est équivalent au terme "Musulman". Alija Izetbegovic a été élevé dans une famille très attachée à l'identité musulmane et à la religion musulmane. Son père, comptable de métier, fit faillite en 1927 et la petite famille partit s'installer à Sarajevo. Le jeune Alija s'investit dès son plus jeune âge dans des groupes musulmans plus ou moins opposés à l'idée d'une Yougoslavie aux mains des Serbes.

Pendant la seconde guerre mondiale, Alija Izetbegovic rejoint une organisation panislamique, les "Jeunes Musulmans". Sa volonté de revendiquer une "identité musulmane" est donc très claire, et lui sera plus tard reprochée et sanctionnée. Il a également été écrit qu'Alija Izetbegovic aurait participé à la formation de SS musulmans, sous l'égide du grand mufti de Jérusalem Husseini, admirateur d'Hitler. Cependant cette information n'a jamais été vérifiée. Rappelons qu'Alija Izetbegovic n'avait que 15 ans en 1940. Difficile de croire qu'il ait pu, à cet âge-là, former une quelconque milice nazie.

Alija Izetbegovic
Alija Izetbegovic
Domaine public

Combats politiques

Après la seconde guerre mondiale, en 1946, Alija Izetbegovic est emprisonné trois ans, probablement à cause de son appartenance aux groupes panislamiques. En ce temps-là, toutes les revendications d'identité ethnique, quelles soient serbes, croates, musulmanes ou autres, sont toujours sévèrement réprimées par le parti communiste de Tito. Au sortir de prison, Alija Izetbegovic étudie le droit et obtient une licence en 1956, à l'âge de trente ans. Mais c'est dans l'industrie qu'il s'investit en entrant dans la société Bosna où il restera trente années. Au début, il n'a pas spécialement la volonté de faire une carrière politique.

Il publie en 1970 la Déclaration Islamique, ouvrage dans lequel il expose les bases d'un état musulman. Cet ouvrage sera très utilisé par ses détracteurs comme étant une preuve de l'intégrisme religieux d'Alija Izetbegovic, et de sa volonté de créer un état musulman en Europe de l'Est. Pourtant, il n'est nullement question de la Bosnie dans ce livre, et Izetbegovic affirmera maintes fois qu'il n'a jamais voulu appliquer ses théories à la Bosnie-Herzégovine. Tout ceci se passe en 1970, années de troubles en Yougoslavie, un an avant le "printemps croate", mouvement autonomiste croate. Peu après, Tito reconnaît l'identité du peuple "Musulman", qui en 1993 choisira de s'appeler officiellement "Bosniaque", car le terme "Musulman" prêtait trop à confusion.

Alija Izetbegovic est un homme discret, qui ne participe jamais aux grands coups d'éclat. Mais il travaille dans l'ombre et revient politiquement à la charge au début des années 80, ce qui lui vaut une condamnation à 14 années de prison pour délit d'opinion, sans véritable accusation à son égard, lors d'un procès devenu célèbre sous le nom de "Procès de Sarajevo". Il ne purgera que cinq ans, car en cette époque la Yougoslavie s'effrite de tous côtés, et les mouvements séparatistes sont de plus en plus forts un peu partout.

Alija Izetbegovic est donc libéré en 1988 et fonde le SDA, Parti d'Action Démocratique, le parti des Musulmans de Bosnie. Les élections de 1990 se passent dans une ambiance plutôt saine et détendue, ce qui tient du miracle au vu des événements dans les républiques voisines de Croatie et de Serbie. Quatre partis s'affrontent : le SDA d'Alija Izetbegovic (parti des Musulmans/Bosniaques), le HDZ des Croates, le SDS des Serbes, et bien sûr l'éternel Parti communiste. Les trois premiers ne se concurrencent pas puisqu'ils s'adressent chacun à une ethnie différente. Le but clairement affiché est donc avant tout de battre le parti communiste, ce qui est fait sans difficultés. Les trois partis/ethnies se partagent alors le pouvoir : le Musulman/Bosniaque Alija Izetbegovic devient président de la République, le Serbe Momcilo Krajisnik devient président du Parlement, et le Croate Jure Pelivan devient premier ministre. En 1990, la Bosnie-Herzégovine n'est pas encore indépendante, elle ne constitue que l'une des entités fédérales de la Yougoslavie, et la présidence de la Yougoslavie est sensée être assurée à tour de rôle par les différentes républiques.

Alija Izetbegovic
Alija Izetbegovic
Parlement, Bosnie-Herzégovine, 1992

La guerre de Bosnie

Qu'un Musulman (ou Bosniaque) soit président de la Bosnie-Herzégovine était vu par beaucoup comme un vrai signe positif : on pensait qu'il pourrait arbitrer les conflits entre Serbes et Croates. En effet en 1990 et 1991, les Bosniaques ne sont pas encore directement concernés par les conflits qui font rage dans les pays voisins. Et jusqu'au dernier moment, Alija Izetbegovic reste persuadé que le conflit ne gagnera jamais son pays. C'est pour cette raison qu'il décide de ne pas intervenir en Croatie en 1991, ni de se porter au secours de l'un ou l'autre des "belligérants". Il ne prend parti ni pour les Croates, ni pour les Serbes. Parce qu'il sait que la paix en Bosnie ne tient qu'à un fil.

Suivant l'exemple de la Slovénie et de la Croatie, la Bosnie-Herzégovine devient indépendante le premier mars 1992 après référendum. Ce référendum est boycotté par les Serbes, qui savent très bien que si la Bosnie devient indépendante, ils tomberont sous la domination de l'ethnie la plus présente démographiquement, les Bosniaques, et cette perspective est pour eux inacceptable. Seuls les Croates et les Bosniaques s'expriment au référendum, qui a pour résultat une très écrasante majorité de "Oui". La Bosnie-Herzégovine déclare son indépendance, celle-ci sera reconnue un mois plus tard par la Communauté internationale. Alors les Serbes de Bosnie font scission et créent une "République serbe de Bosnie", avec à sa tête le psychiatre nationaliste Radovan Karadzic.

La guerre éclate aussitôt en Bosnie-Herzégovine. L'armée serbe de Bosnie, avec à sa tête le général Ratko Mladic, très largement appuyée par l'armée serbe de Slobodan Milosevic, qui la fournit en officiers, en salaires et en armement, commence la purification ethnique du Nord de la Bosnie : tous les non-Serbes sont expulsés, ou déportés, ou massacrés sur place. Après plusieurs semaines d'une avancée fulgurante et sanguinaire, les chars serbes encerclent Sarajevo et d'autres villes pour un siège qui va durer plus de trois ans (lire : le siège de Sarajevo).

Alija Izetbegovic est-il un soldat sanguinaire et barbare ? Est-il au contraire un homme de paix ? Certainement ni l'un ni l'autre. C'est avant tout un homme posé et réfléchi, qui ne prononce jamais la moindre parole sans l'avoir retournée sept fois dans son esprit. C'est surtout un fin diplomate, dans la pure tradition des politiciens croates et slovènes du XX° siècle (les Musulmans/Bosniaques étaient assez proches des Croates). Au début des conflits, il demande surtout l'aide internationale. De l'aide concrète, militaire : il veut que l'embargo sur les armes soit levé. Car cet embargo empêche les Bosniaques de se défendre, face aux Serbes qui ont hérité de l'armée yougoslave. C'est de cela qu'il discute, certainement, quand il accueille son homologue français François Mitterrand à Sarajevo en juin 1992. Hélas, François Mitterrand se contente d'envoyer une aide humanitaire.

Plus tard, des combattants musulmans étrangers viennent grossir les rangs des soldats bosniaques. Des Iraniens, des "Moujahidins"... ce qui sera très mal vu par la Communauté internationale, et présenté par ses adversaires comme une preuve de l'intégrisme religieux d'Alija Izetbegovic. Pourtant, pour Izetbegovic tout ceci est symbolique. Les Bosniaques n'ont pas besoin de combattants, ils en ont déjà beaucoup. Ils ont besoin d'armes avant tout. Ces Moujahidins venus d'Asie seront même assez mal reçus par les Bosniaques eux-mêmes.

Au milieu de l'année 1993, les Bosniaques sont au fond du gouffre, puisque les Croates, qui jusque là étaient leurs alliés, se mettent également en guerre contre eux, rêvant de se tailler eux aussi une petite part de la Bosnie. Les affrontements entre Bosniaques et Croates sont très violents, et la purification ethnique est pratiquée par les deux camps en Herzégovine. Pire encore : voilà que certains Bosniaques font scission et s'affrontent entre eux... La situation semble désespérée. Finalement les Bosniaques se réconcilient entre eux, puis les Bosniaques avec les Croates, et l'ensemble en ressort plus fort et plus puissant. Plusieurs batailles ont lieu, et les Serbes perdent un peu de terrain. Alors la Communauté internationale se dit que peut-être, tout compte fait, l'issue des conflits n'est peut-être pas aussi évidente qu'on le croyait...

Après les bombardements de l'OTAN sur les positions serbes en 1995, des accords de paix sont signés. Les accords de Dayton-Paris, signés par les trois représentants des ethnies présentes en Bosnie : Alija Izetbegovic pour les Bosniaques, Slobodan Milosevic pour les Serbes, et Franjo Tudjman pour les Croates. Ces accords partagent la Bosnie en deux entités régionales : une République Serbe (49% du territoire) et une fédération croato-musulmane (51% du territoire). Ces accords sont donc assez honteux pour Alija Izetbegovic, puisqu'ils valident implicitement les conquêtes serbes. Mais ils ont au moins l'avantage de mettre fin aux conflits.

L'après-guerre

Alija Izetbegovic est remplacé à la présidence du pays, mais reste membre de la présidence collégiale jusqu'en 2000. Il quitte alors la vie politique en raison de problèmes de santé. Au même titre que ses homologues serbe et croate (Slobodan Milosevic et Tudjman), il est demandé qu'une enquête soit effectuée à son sujet pour savoir s'il a oui ou non commandé ou participé à des crimes contre l'humanité pendant les conflits. Il décéde le 19 octobre 2003 avant que l'enquête ne commence : celle-ci est abandonnée. Son enterrement est suivi par une centaine de milliers d'habitants de Sarajevo. Côté serbe, seuls les hauts responsables ont fait le déplacement, l'un d'eux s'est d'ailleurs opposé à la proposition d'un deuil national officiel. Sa dépouille a été enterrée au cimetière de Kovaci, en haut de Sarajevo. Conformément à ses souhaits, sa tombe est d'une très grande simplicité, assez petite, avec simplement son nom et son prénom, et aucune mention des fonctions qu'il a occupées pendant sa vie, si ce n'est un simple : "Abdullah" ("Serviteur d'Allah").

Articles sur le même thème :

Billet précédent dans cette rubrique : François Mitterrand à Sarajevo
Billet suivant dans cette rubrique : L'ONU en Bosnie

Commentaires

1. Le jeudi 8 novembre 2007 à 08:06, par Nedim

Sans cet homme, la Bosnie ne serait pas ce quelle est aujourd'hui, elle ne serait peut-être même plus sur la carte, mais "DEDO" a su la garder avec le soutien de son petit peuple bsoniaque, petit par le nombre mais très grand par rapport au devoir accomplie.

2. Le jeudi 8 novembre 2007 à 18:00, par Dzana

Salut Nedim,
Mon frère Mehmet, qui est a Sarajevo, est justement allé ce week-end prendre quelques photos de la tombe d'Alija. Il y a deux soldats qui la gardent, et il est interdit d'approcher a moins de deux ou trois mètres. Il a pris des photos, je les publierai prochainement :)

3. Le jeudi 8 novembre 2007 à 19:30, par Nedim

Salut, merci pour cette précision. Par contre moi je croyais que sur la tombe de "Dedo" il n'y avait plus de gardes, j'avais entendu dire qu'on les avaient enlevés de la surveillance? Est-ce que toi, tu sais si c'est vrai qu'un petit attentat avait eu lieu sur sa tombe y'a quelques temps?

Vraiment, ton blog est génial, c'est le meilleur de tous ce que j'ai pu voir pour le moment, continue comme-ça! Même si moi, je suis un peu plus dur, je pense que ta façon d'écrire et de faire passer certains messages est correct et raisonnable.

Selam.

4. Le vendredi 9 novembre 2007 à 19:28, par Dzana

Salut Nedim,
Pour les gardes c'est sûr et certain. Il y a actuellement deux gardes sur sa tombe. Mon frère Mehmet y est allé ce week-end. Au début il s'est approché tout près et il a demandé au garde s'il pouvait prendre une photo. Mais ce garde-la n'avait pas le droit de parler, il restait au garde a vous avec la main sur le coeur. C'est l'autre soldat qui a dit a Mehmet qu'il devait reculer en dehors du périmètre de sécurité.
Pour l'attentat je ne sais pas, je vais me renseigner.
Merci pour les compliments. Oui, j'essaie de rester mesurée et calme, car je souhaite que ce site web reste un lieu de paix :)
A bientot,
Dzana

5. Le mardi 11 décembre 2007 à 13:54, par Semir - Suisse - BRCKO

Un très très grand hommage a MONSIEUR Alija Izetbegovic !

Merci pour tous ce que tu as fais pour notre beau pays, sans toi la Bosnie n'existerait même pas.

Que ALLAH te garde dans le ciel et protège toute ta famille. Ainsi qu'Allah protège tous les Bosniaques du monde entier.

ALLAH UKBER

6. Le jeudi 13 décembre 2007 à 23:05, par Gilbert

et bien oui Dzana, difficile pour les européens de l'Ouest de s'y retrouver, mais cotoyant beaucoup de monde, il faut savoir qu'un grand courant de sympathie est établie tout au moins en France envers la république de Bosnie-Herzegovine qui apparait ici comme un pays très courageux - mon prochain roman va parler mais tu le sais, d'une jeune héroîne "bosnienne" venue en France rechercher un criminel de guerre de son village martyrisé
Il s'agit d'un roman,un peu suite du premier, pas d'un ouvrage historique, mais il reflète la volonté bosnienne
Lire pour info mon premier roman "l'Ange des "cavernes"

7. Le vendredi 14 décembre 2007 à 21:03, par Dzana

Bonjour Gilbert,
Oui, je me procurerai ce roman dès qu'il sera publié, et j'en parlerai sur mon blog :)
Dzana


Ajouter un commentaire :




Pour discuter de la Bosnie herzégovine en général, ou pour toute question sur la Bosnie ou les Balkans, plutôt qu'un commentaire, utilisez plutôt le forum s'il vous plaît : Forum Bosnie.