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3
octobre 2007
J'erre
Rubrique : Ecriture.Je comprends ce que les gens disent. C’est pénible, je n’en ai pas l’habitude. Je déteste ça. Les gens parlent, j’entends sans avoir besoin d’écouter et je comprends. C’est infernal. J’ai l’impression de me mêler de ce qui ne me regarde pas. D’ailleurs ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas savoir. Je ne suis plus le cours des fluctuations boursières, je ne scrute plus les chutes du CAC 40 ni l'inflation du baril de pétrole. J'ai perdu le goût des spéculations en bourse en perdant la vie.
Le plus difficile, au début, fut de ne plus pouvoir acheter L'Investisseur ni Challenge, mes journaux préférés, que je lisais devant mon petit bol de chocolat le matin au café de la Banque, avec un bon croissant, en jouissant sur mes réussites. Quand l'action d'Air Bus s'est écroulée, j'en ai été malade, je n'en dormais plus de la nuit. J'allais secouer ma femme dans son lit, je lui disais "Vends ! mais vends !" Mais elle ne m'entendait pas, personne ne m'entendait. Je suis allé jusque chez mon banquier, par effraction, en pleine nuit, en me faufilant sous sa porte et en me glissant dans ses fichiers informatiques. Toute ma fortune était perdue, que dire, que faire ?
J'ai erré pendant des mois et des mois. Les anges m'appelaient, là-haut, ils me disaient "Viens ! mais viens donc !" Alors je leur demandais si je pouvais amener avec moi mes euros et mes dollars, mais c'était Niet, il fallait tout laisser sur terre. Alors j'ai préféré faire la sourde oreille à leurs chants mélodieux. Je marchais dans Paris des journées entières, dans mon costar cravate en lambeaux, sans téléphone portable, sans les clés de ma Jaguar, ma belle Jaguar achetée sur les intérêts de mes actions chez Total, et de l'argent que j'avais détourné à la mairie de Créteil pour me le mettre dans la poche.
Vivant, je faisais des cauchemars toutes les nuits. Je ne savais pas que ces cauchemars n'étaient qu'un aperçu de ce qui m'attendait après le dernier soupir. Si j'avais su, je me serais couché plus tôt, j'aurais caressé ma femme plutôt que mes billets de banque, j'aurais embrassé mes enfants plutôt que mon banquier, j'aurais visité Notre Dame, j'aurais gravi le Mont Blanc, je me serais imprégné d'images magnifiques. Mes rêves auraient été beaux et doux, et ma mort courte et agréable. Voila des années que j'erre dans les ruines de ce semblant de vie qui n'en était pas une.
Maintenant je comprends tout. Avant j'observais les gens, maintenant je les vois. Avant je les écoutais, désormais je les entends, les pauvres ils sont fous, presque autant que moi. J'aimerais le leur dire mais c'est en vain. Leur dire qu'après la mort, ce qu'il y a de plus solide disparaît, et seul reste ce qu'il y a de plus fragile et subtil : l'amour, l'amitié... les douces soirées au coin du feu, les billets doux que l'on envoie à l'être aimé, le sourire des enfants...
Il est temps pour moi de décrocher. Le ciel s'éclaircit, je vais m'envoler là-haut. J'ai encore un peu de regret pour mon compte en banque, mais je sais que ça passera quand je voguerai dans les nues. Et je le jure, la prochaine fois que je descendrai sur Terre, j'essaierai d'être moins fou.
Ce texte était une participation au jeu des billets en sablier (sur le blog de Samantdi).
Billet suivant dans cette rubrique : Les deux clochards
Commentaires
1. Le jeudi 4 octobre 2007 à 00:41, par Marie-Aude
J'espère que les portes s'ouvriront toutes grandes pour lui :)
2. Le jeudi 4 octobre 2007 à 02:08, par Moukmouk
Au moins ce truc me permet de découvrir des blogs très intéressants. Je me suis bien essuyé les pattes, je vais faire un petit tour chez toi
3. Le jeudi 4 octobre 2007 à 02:43, par brol
Moukmouk, tu espères trouver des chats ? ;-)
Ce que c'est agréable de lire des textes bien écrits avec des mots comportant de vrais bouts de lettres !
4. Le jeudi 4 octobre 2007 à 07:07, par obni
J'ai aimé. Ce texte est une charge contre cette société qui nous aimerait nous uniformiser, nous libéraliser… Admirable pamphlet.
5. Le jeudi 4 octobre 2007 à 08:37, par David
Très beau texte, très touchant. J'aime beaucoup ton style.
6. Le jeudi 4 octobre 2007 à 19:20, par Malaussen
Comme quoi on est peu de chose en ce bas monde ! Le fric, le "matériel", le m'as-tu-vu font passer à côté de la vraie Vie. Il n'est jamais trop tard pour en prendre conscience ! Un très beau texte !
7. Le jeudi 4 octobre 2007 à 19:34, par Catherine
C'est un vrai plaisir de découvrir des textes et des blogs nouveaux.
J'aime de plus en plus ce jeu !
8. Le jeudi 4 octobre 2007 à 23:11, par Dzana
Merci beaucoup à vous tous pour ces gentils commentaires :)
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