Le poulailler - Dzana Bosnie

Dzana de Bosnie


Carnets d'une Bosniaque

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mercredi
24
octobre 2007

Le poulailler

Rubrique : Enfance.

En ce temps-là j'avais six ou sept ans, et pour la première fois de ma courte vie je commençais à espérer sortir un peu de ma profonde solitude. La petite discussion avec Bojana, et l'histoire du cube de lait, m'avaient laissé entrevoir à quel point il devait être agréable d'avoir une copine, quelqu'un avec qui s'amuser et passer du temps. Les jours qui ont suivi je n'attendais qu'une chose : retourner sur le trottoir chaque soir, devant la maison, en espérant qu'elle passe par-là.

Mais le lendemain elle n'est pas venue, ni le surlendemain ni les jours suivants, et cela me chagrinait beaucoup. Bien sûr je la voyais aussi à l'école, puisque nous étions dans la même classe, mais elle ne m'adressait jamais la parole. Pas volontairement, c'est juste qu'elle était toujours entourée de tas de filles, alors que moi j'étais toute seule dans mon coin. Peu à peu, au fil des jours, j'ai fini par me faire une raison, et me dire que plus jamais je n'aurais la chance de passer un moment avec elle.

Et pourtant, une nouvelle occasion s'est présentée un peu plus tard. J'étais à m'amuser toute seule devant la maison, comme souvent, un après-midi qu'il n'y avait pas école, quand j'ai vu Bojana débarquer. Elle était accompagnée de Bozidar, son turbulent petit frère, et tous deux avaient l'air de beaucoup peiner : ils portaient chacun deux lourds bidons d'eau en plastique, qu'ils étaient allés remplir à la pompe publique. Chose étonnante, car personne ne buvait de cette eau, on disait qu'elle n'était pas très potable. Pourtant, quelques années plus tard, pendant le siège de Sarajevo, les gens venaient par centaines auprès de cette pompe pour y puiser l'eau et la boire, et je ne crois pas qui quiconque ait jamais été malade. Comme quoi elle ne devait pas être si mauvaise que cela.

Toujours est-il que Bojana semblait de très mauvaise humeur, à cause de ces lourds bidons remplis d'eau qu'elle avait du mal à transporter. En passant à ma hauteur elle a essuyé la sueur sur son front et m'a dit : "Tu veux nous aider ?" Bien sûr j'ai fait oui de la tête, cela me faisait plaisir de me sentir utile, depuis le temps que je rêvais de la revoir. Alors elle m'a dit : "Prends un bidon et suis-nous". C'est ainsi que j'ai rejoint le petit cortège.

La marche fut courte, mais difficile. La poignée du bidon me brisait les doigts, c'était très dur. Bojana, qui était plus vive que moi, marchait devant, suivie par Bozidar qui était plus petit et plus jeune, mais aussi plus costaud que nous deux, et qui portait deux fardeaux à lui tout seul. Moi, je n'en pouvais plus, j'aurais aimé faire une pause... A un moment j'ai buté sur le trottoir et suis tombée de tout mon long... et le bidon aussi... La moitié de l'eau s'est répandue sur le bitume. Alors Bojana s'est mise en colère et a commencé à me crier dessus, m'accusant de l'avoir fait exprès ! Là, c'était trop. Je voulais bien être gentille, mais il ne fallait tout de même pas exagérer. J'ai voulu protester, mais j'avais tellement de mal à m'exprimer en ce temps-là, et à former des phrases, que le temps que j'ouvre la bouche, Bojana et Bozidar avaient déjà repris leur marche. Alors j'ai récupéré mon bidon et j'ai suivi.

Le bidon à moitié vide, ce fut un peu plus facile, et enfin j'ai pu savourer le bonheur d'être arrivée à destination, juste devant la maison de Bojana et Bozidar, qui habitaient la même rue que moi, mais tout au bout. Bojana aussi a abandonné sa mauvaise humeur, et retrouvé son sourire, avant de pousser le petit portail qui donnait dans son jardin. J'étais très impatiente d'entrer moi aussi, pour la première fois j'allais me retrouver chez elle. D'autant qu'une belle surprise m'attendait derrière : un potager et un poulailler ! Pour moi qui adorais la nature et les animaux, c'était un vrai petit paradis. Un grand lopin de terre planté de légumes, et dans un coin une vieille cabane difforme qui ne demandait qu'à s'écrouler, mais qui servait de refuge aux poules. Une dizaine de volailles qui gambadaient et picoraient aux quatre coins du potager. Bojana m'a expliqué toute contente : "Là tu vois on fait des radis, ici des patates, ceci, cela."

Poulailler
Collection personnelle

Puis elle a commencé à retourner la terre, elle y mettait de l'entrain, j'étais très surprise de la voir travailler avec tant d'enthousiasme, elle qui ne faisait jamais rien à l'école. Bozidar est parti car ceci ne l'intéressait pas du tout, et moi j'essayais de caresser les poules mais elles ne se laissaient pas facilement approcher. Et puis Bojana m'a dit : "Puisque tu es là, va donc remplir l'abreuvoir dans la cabane". C'était donc à cela que servait l'eau de la pompe : abreuver les poules. Je comprenais mieux, à présent... Et j'étais surtout ravie de cette nouvelle mission, qui allait me permettre de me rattraper pour le coup du bidon renversé.

Hélas, j'ai vite déchanté en entrant dans la cabane. En effet, la mission s'annonçait plus périlleuse que prévue. L'abreuvoir était drôlement en hauteur, c'était une longue goulotte qui courait le long du mur... En plus il faisait très sombre, on n'y voyait presque rien. J'ai fait demi tour pour appeler Bojana et demander de l'aide, mais ma voix était si faible qu'elle ne m'a pas entendue, et elle n'a pas vu non plus mes signes de la main... Alors j'ai décidé de le remplir coûte que coûte, cet abreuvoir, il le fallait absolument ! Je tenais vraiment à me rendre utile. J'ai soulevé péniblement le bidon à hauteur de ma tête, puis je l'ai hissé à bout de bras, je me souviens que mon coeur battait à cent à l'heure, j'avais très peur de tout faire tomber à nouveau ! J'imaginais que si je renversais encore le bidon, Bojana me mettrait dehors et ne voudrait plus jamais me revoir... Rien qu'à cette pensée j'avais envie de pleurer, mais ce n'était vraiment pas le moment.

Par bonheur j'ai réussi à faire basculer le gros bidon contre la goulotte, et j'ai entendu le clapotis de l'eau qui se déversait... sauvée ! Quand le bidon fut vide, j'étais tellement épuisée et soulagée que je me suis laissée tomber dans la paille... Tout doucement, je me suis remise de ces émotions. A ce moment-là Bojana est apparue sur le pas de la porte de la cabane. "C'est bien ! m'a-t-elle dit. Mais pourquoi t'as pas pris le tabouret ?" Elle m'a montré du doigt le fond de la pièce qui était plongé dans l'obscurité. Il y faisait si noir que je n'avais pas vu le pauvre tabouret à trois pieds, en vrac parmi les planches cassées... Peu importe, j'avais rempli ma mission, et Bojana était contente. Et moi aussi, par la même occasion... Infiniment contente.

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Commentaires

1. Le mercredi 24 octobre 2007 à 20:29, par Nikola

Belle plume, cette fille que tu decris si inocente, si naive mais si pure, à quand un romans?!

2. Le jeudi 25 octobre 2007 à 22:55, par Dzana

Heu, merci... Je raconte mon enfance, tout simplement. Cela me fait plaisir, et tant mieux si ce plaisir est partagé. Ecrire un roman c'est autre chose, beaucoup plus difficile, et je n'en ai pas la capacité ni l'envie... Mais c'est gentil, merci :)


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