François Mitterrand à Sarajevo - Dzana Bosnie

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dimanche
7
octobre 2007

François Mitterrand à Sarajevo

Rubrique : Bosnie. Mots clé : Guerre de Bosnie, Capitale bosniaque.

Parmi les événements les plus marquants des premiers mois de guerre de Bosnie, il y eut la visite, les 27 et 28 juin 1992, de François Mitterrand à Sarajevo. Hélas, cet événement fut aussi l'un des plus désastreux pour l'avenir de la Bosnie, et ne fit que contribuer à plonger un peu plus les Bosniaques dans l'agonie et le désespoir. Revenons sur cet épisode complexe et lourd de conséquences.

Rappelons brièvement la situation en ce mois de juin 1992. La Bosnie-Herzégovine est indépendante depuis quelques mois, depuis le 1er mars 1992 précisément, et cette déclaration d'indépendance l'a automatiquement fait plonger dans la guerre. Les Tchetniks (soldats nationalistes serbes) ont envahi le pays, Slobodan Milosevic et Radovan Karazic à leur tête, sous le prétexte de "protéger les Serbes de Bosnie". Mais c'est un faux prétexte, les Serbes de Bosnie ne sont nullement en danger. La réalité est plus grave et plus simple : Slobodan Milosevic souhaite tout simplement conquérir la moitié de la Bosnie, qu'il estime revenir de droit à la Serbie. La moitié et plus si affinités. Pour cela il n'hésite pas à déporter et massacrer toutes les populations bosniaques. L'avancée des Tchetniks (soldats nationalistes serbes) est fulgurante, puisqu'ils ont entre leurs mains tout l'arsenal de l'armée yougoslave (Chars, Avions, artillerie lourde) et qu'ils ne trouvent en face que des Bosniaques qui se défendent avec des fusils de chasse... En trois mois la moitié du pays est ravagée, et la capitale Sarajevo est soumise à un bombardement quotidien intensif (lire : le siège de Sarajevo). Rappelons aussi que la communauté internationale avait décrété un embargo sur les armes pour les pays d'ex-Yougoslavie. Mais cet embargo ne désavantageait pas les Serbes, puisqu'ils avaient déjà une armée, alors qu'il laissait les Bosniaques sans défense...

C'est dans ces conditions catastrophiques qu'arriva François Mitterrand en cette fin du mois de juin 1992. La ville était à feu et à sang, et cette visite fut perçue par les Bosniaques comme un formidable signe d'espoir. Voila pourquoi le président français fut littéralement acclamé par les foules et ovationné dans toutes les rues de la capitale. Même moi, qui n'étais qu'une enfant, je connaissais le nom du président français... c'est dire si tout le monde ne parlait que de cela. Il faut dire que la guerre de Bosnie n'avait commencé que depuis quelques mois, et que les Bosniaques n'imaginaient pas (c'était difficilement prévisible) que leur agonie laisserait le monde entier à ce point indifférent. Ils n'attendaient qu'une chose : l'aide internationale. Et la venue de François Mitterrand, pensaient-ils, constituait le premier geste de cette aide.

François Mittérand dans les rues de Sarajevo
François Mittérand dans les rues de Sarajevo
Image d'archives
La foule acclame le président français
La foule acclame le président français
Image d'archives
Un écriteau en français
Un écriteau en français pour remercier le président !
Image d'archives

La date du 28 juin ne fut pas choisie par hasard : c'était le jour anniversaire de l'assassinat de l'archiduc héritier d'Autriche François-Ferdinand par le Serbe Gavrilo Princip en 1914. Assassinat qui avait précipité la première guerre mondiale, au cours de laquelle les Serbes et les Français avaient combattu dans le même camp. Depuis, la France et la Serbie ont toujours été bonnes amies, et c'est une amitié tout à fait honorable contre laquelle il n'y a rien à dire. Précisons aussi qu'à Sarajevo, Gavrilo Princip, tout assassin qu'il fut, est considéré comme l'un des grands héros de la ville, que ce soit par les Serbes bien sûr mais aussi par les Bosniaques. Ce jour-là, c'est donc tout naturellement que François Mitterrand se recueillit sur les lieux de l'assassinat.

Ensuite eut lieu la fameuse rencontre entre François Mitterrand, le président français, et Alija Izetbegovic, le président bosniaque. Que se sont dits les deux hommes ? C'est difficile à savoir, mais ce qui est sûr, c'est qu'ils ne se sont pas compris. Quand ils reparleront de cette rencontre, plus tard, chacun de leur côté, ils en donneront deux versions différentes. Alija Izetbegovic affirmera avoir expliqué à son homologue l'existence de camps de concentration en Bosnie, tandis que François Mitterrand niera en avoir été informé. Ce dernier affirmera ne rien avoir promis à la Bosnie, car son champ d'action était nécessairement limité. Alija Izetbegovic dira plus tard, en repensant à cet entretien : "J'attendais la réaction de Monsieur Mitterrand dès son retour en France. A ma grande surprise, il s'est tu. Il n'a pas dit mot des camps de concentration. Il n'a pas parlé, jusqu'à ce que CNN, début août, diffuse les images."

Alija Izetbegovic et François Mitterrand
Alija Izetbegovic et François Mitterrand, quelques mois plus tard, cette fois-ci à Paris
Image d'archives
Alija Izetbegovic et François Mitterrand
Alija Izetbegovic et François Mitterrand
Image d'archives

Que demandait Alija Izetbegovic, et avec lui tout le peuple bosniaque ? La réponse est simple : des armes. Ou mieux, une intervention militaire de la part des grands pays européens. Après tout cette demande était justifiée. A-t-on le droit de laisser un peuple sans défense se faire massacrer ? Hélas, les grands dirigeants européens refusaient de voir la réalité des choses. Ils parlaient de "guerre civile" entre "belligérants". Alors qu'il n'y avait pas de belligérants, il y avait clairement un agresseur, surarmé, et un agressé, sans armes ou presque. Les Bosniaques demandaient des armes, point final. Et qu'a fait François Mitterrand ? Il s'est contenté de ré-ouvrir l'aéroport de Sarajevo. Geste dérisoire. Bien sûr, il permettait à l'aide humanitaire d'intervenir plus facilement. Mais c'est justement là qu'est le problème : François Mitterrand a placé la question bosniaque sur le terrain de l'aide humanitaire, et non sur le terrain militaire. L'humanitaire c'est bien joli, mais ça ne sert qu'à réparer les meubles cassés. Plus tard, les Casques bleus seront envoyés pour "maintenir la paix". Là encore, comme chacun sait, l'action des Casques bleus fut des plus désastreuses, frisant souvent le ridicule (400 Casques bleus pris en otages par les Serbes en 1995...)

François Mitterrand dira : "Nous n'ajouterons pas la guerre à la guerre en vendant des armes en Bosnie". Ce qui est la dernière des absurdités, puisque c'est justement en vendant des armes que la guerre aurait pu cesser, car elle aurait rétabli l'équilibre des forces. Pire encore, François Mitterrand dira : "Moi vivant, jamais, vous m'entendez bien, jamais la France ne fera la guerre à la Serbie." Tout est dit... François Mitterrand devait tenir fermement à cette vieille amitié franco-serbe. Ce qu'il semblait ignorer, c'est que la Serbie de Slobodan Milosevic était une Serbie dans ses heures les plus sombres, qui n'avait rien à voir avec cette belle nation qu'elle était avant, et qu'elle est en train de redevenir, et que je respecte. De plus, si justement la France était l'amie de la Serbie, c'était peut-être son rôle que de lui faire comprendre qu'elle ne s'était pas engagée sur une bonne voie...

Paul Garde, spécialiste reconnu des pays sud-slaves, ira même jusqu'à dire que "si Mitterrand avait quitté l'Elysée plus tôt, la vie de 100 000 ou 200 000 Bosniaques aurait pu être épargnée" (propos tenus lors de l'émission Le Cercle de Minuit en 1996). C'est peut-être un peu exagéré, mais ça reflète une certaine réalité.

Dans les semaines qui suivirent la venue de François Mitterrand à Sarajevo, les Bosniaques sombrèrent dans un désespoir encore plus profond. La carte du soutien militaire international venait d'être retirée du jeu. Alors il ne restait plus rien. C'est dur à dire, à expliquer... Juste un très grand sentiment d'injustice et d'incompréhension.

Lire la suite : L'ONU en Bosnie.

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Commentaires

1. Le jeudi 22 novembre 2007 à 21:38, par Gilbert

Mon amitié franco bosnienne m'a amené à écrire deux livres, dont un "l'Ange des cavernes" dont l'héroïne est une jeune diplomate bosnienne à la recherche de criminels de guerre en France. Mon second livre, sortie début 2008, qui en est une suite, relate l'aventure d'Eléna Milodic "l'Ange des cavernes" rescapée des tueurs nationalistes et qui se venge -
c'est ma participation littéraire vis à vis d'un peuple courageux
Gilbert Badia
Auteur romancier

2. Le mardi 8 avril 2008 à 21:19, par Louise

Dans "Nous ne verrons jamais Vukovar", j'ai aussi critiqué la visite de François Mitterrand à Sarajevo le 28 juin 1992 - visite qui ne fut finalement que de la poudre aux yeux. Mais cette critique a été très mal reçue en France.
J'ai également parlé de son silence sur les camps de concentration. Notons que le TPIY, aussi, se tait sur les camps de concentration sur le territoire de la Serbie (camps de concentration qui existaient depuis 1991 et où ont été déportés les prisonniers de Vukovar). Et notons que la justice internationale n'a toujours pas reconnu l'agression de Belgrade contre la Croatie en 1991, et contre la Bosnie.

Louise L. Lambrichs
écrivain

3. Le mercredi 9 avril 2008 à 21:10, par Dzana

Bonjour Louise,
Je vois que vous m'avez écrit un mail, je vais donc vous répondre par mail :)


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