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24
juillet 2007
Mise à vie
Rubrique : Enfance.Quelques heures après ma naissance, mon père est accouru une bouteille à la main chez son meilleur ami et l'a débouchée en s'écriant : "C'est une fille !" En effet, ayant toujours souhaité avoir un enfant de chaque sexe, et ayant eu le plaisir de voir venir mon frère au monde quelques années auparavant, il était forcément ravi de ma "mise à vie". Et il ne fut pas le seul, puisque dans la foulée un télégramme fut envoyé à ma chère grand-mère l'informant que "Dzana est née - stop - tout va bien". Ma chère grand-mère fondit en larmes, des larmes de joie et de bonheur bien sûr, ravie qu'elle était d'apprendre que tout se fût bien passé. Elle a gardé le bulletin jusqu'à aujourd'hui, et elle me le montre parfois, quand je retourne au pays, en Bosnie. On y voit un petit bébé dessiné sur une sorte de coussin, un bébé tout souriant... Inutile de vous dire que pour ma grand-mère, ce télégramme a valeur d'acte de naissance.
Ma mère était bien soulagée. En effet deux années plus tôt, les choses ne s'étaient pas aussi bien passées : la pauvre avait fait une fausse couche. Le bébé était arrivé un peu prématurément, c'est vrai, mais enfin les médecins n'avaient observé aucune anomalie notoire pendant la grossesse, et rien n'annonçait le triste sort qui attendait le petit. Il est mort dès sa naissance à la suite de je ne sais quelles complications, et les sages-femmes, qui manquaient gravement d'humanité et de psychologie, ont déposé le cadavre du bébé dans une cuvette à côté de ma mère et l'ont laissé là, comme ça, toute seule, de longues heures... Maman a pleuré toute la nuit à côté du corps sans vie, et je sais bien que ça l'a traumatisée, et qu'aujourd'hui encore elle en garde des séquelles. Comme elle le dit si bien, quand on a senti un bébé vivre dans son ventre pendant neuf mois, ce bébé est une partie de soi-même. Il est fort probable que deux ans plus tard, quand ce fut à mon tour de voir le jour, ma mère ait gardé cette horrible image en tête, et m'ait infiltré dans le sang son angoisse et sa peur de revivre ce cauchemar. Le fait est que je suis de nature à m'angoisser facilement.
Le plus curieux et le plus cruel, c'est que l'histoire ne faisait que se répéter. Car ma mère elle-même aurait dû naître avec un frère jumeau, un "faux jumeau" comme on dit, lui aussi décédé à la naissance. D'ailleurs sa tante lui disait parfois : "toi, tu as tué ton frère". Ce n'est vraiment pas une chose à dire à une enfant, franchement... Je sais que ma mère a beaucoup culpabilisé à ce sujet, et qu'il lui a fallu du temps pour comprendre qu'elle n'y était pour rien.

Collection personnelle
Mais j'ai ouvert ce billet pour parler de vie et non de mort, alors il est temps de revenir au petit bébé que j'étais, et qui malgré tout était bien contente de se retrouver à l'air libre, du moins je le suppose. Quoique j'étais sans doute pas plus mal à l'intérieur, mais on ne choisit pas. Pendant longtemps, j'ai cru me rappeler du jour de ma naissance. Oui, j'avais comme une image gravée en moi. Je me voyais nue les quatre fers en l'air, face à un horrible néon de chambre d'hôpital. Et je peux même me souvenir que derrière la vitre il faisait nuit noire, et que je me sentais terriblement seule. Aujourd'hui je sais bien que j'ai dû confondre avec autre chose, on ne peut pas se rappeler de choses aussi lointaines. Soit j'ai pris ce souvenir pour un autre, soit je l'ai créé de toutes pièces, mais en aucun cas il ne peut s'agir de ma mise à vie. Du moins c'est peu probable...
Hormis cette étrange et troublante image, d'aussi loin que je m'en souvienne, je me vois sur une balançoire, en compagnie du petit voisin qui devait avoir mon âge. J'avais moins de deux ans, c'est sûr, car les voisins ont déménagé peu après. Je revois le jardin, je revois le soleil qui brillait très fort ce jour-là, et il me semble entendre à quelques pas les conversations de nos parents. La petite balancelle allait et venait, et je crois bien que ça me plaisait. Si je ferme les yeux et que je me replonge à cette époque, d'autres images me reviennent à la mémoire. L'anniversaire de mes quatre ans près du poêle, ou mieux encore celui de mes cinq ans chez les grands-parents, je revois les noëls, les sapins, la neige en hiver et les vacances à la mer en plein été... Sans oublier les balades en rivière avec Grand-père, et l'école, et les cris de joie de mon père devant les matches de foot à la télé... Mais je garde toutes ces choses pour d'autres billets. Vidimo se :)
Commentaires
1. Le vendredi 7 mars 2008 à 03:43, par Konràd
C'est marrant ça mais je me suis aussi toujours demandé pourquoi on ne pourrait pas se souvenir de ces touts premiers moments...
2. Le vendredi 7 mars 2008 à 21:52, par Dzana
Tiens ? C'est le premier commentaire sur ce billet, le premier de ma rubrique "enfance", sept mois après que je l'aie écrit. Ca me fait plaisir :)
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