Les deux 28 juin 1914

Par Aurélie le vendredi 27 février 2009. Rubriques : Yougoslavie.

Bien souvent les avis divergent de façons assez virulente quand on parle de la Bosnie-Herzégovine et de son histoire. Les points de vues changent suivant les évènements et pourtant chacun à le sentiment que l'autre à tort. Pour évoquer ces phénomènes j'ai eu l'envie d'écrire une même histoire de deux manières.

Les deux nouvelles  qui suivent retracent la journée du 28 juin 1914 vue par différents personnages, à l’image de l’enseignement dispensé dans les différentes écoles de Bosnie-Herzégovine. Les deux histoires retracent les mêmes évènements et peuvent être lues en parallèle. Les faits sont réels et les citations sont véridiques. Elles ont été extraites des interrogatoires suite à l’assassinat de François Ferdinand. Le temps a été remis au présent.

Ce texte est extrait du livre dont je suis l'auteur:
"Sarajevo aujourd'hui, Voyage documenté en Bosnie-Herzégovine"
Aurélie Carbillet, Editions du Cygne.
La première histoire est "Ce n'est rien", l'autre est "De la chance".

Ce n’est rien

L’archiduc François Ferdinand d’Autriche, héritier présomptif de l’empire des Habsbourg et inspecteur général des forces armées est en visite à Sarajevo. Avec sa femme, Sofia, ils sont logés à Ilidža, une petite ville thermale à l’Ouest de Sarajevo. Un accueil chaleureux leur a été réservé : l’hôtel Bosna a été remeublé et décoré à neuf pour leur venue. La veille du tour officiel, après une visite administrative, François Ferdinand a rejoint Sofia. Elle avait visité des églises, des couvents et des orphelinats. Au soir, on répéta une énième fois le programme pour la visite de Sarajevo du lendemain :
9 h : Messe à l’hôtel Bosna.

9h 25 : Départ et trajet de 10 minutes par train spécial. 10 minutes d’inspection des casernes voisines.
10h : Le couple monte en voiture pour se rendre à l’hôtel de ville.
10h30 : Inauguration des nouveaux locaux du musée d’État. Déjeuner au Konak, résidence officielle du général Oskar Potiorek, gouverneur de Bosnie.
14h : Tour de la ville. Retour a Ilidža, promenade dans la station thermale. Diner d’adieu.

De la chance

La visite de François Ferdinand est une provocation pour les Serbes de Bosnie. Il les insulte par son arrivée, le jour même de la fête nationale, date de l’anniversaire de la bataille de Kosovo Polje en 1389. La Bosnie est annexée depuis 1908, mais l’occupation austro-hongroise est très mal vécue, elle oppresse le peuple serbe de Bosnie. La vie des paysans est des plus dures. « Il veut soumettre et anéantir notre peuple et tous les Slaves du Sud » pense Gavrilo Princip.

Notre jeune héros provient d’une famille de neuf enfants, dont la mère en a perdu six. Elle travaillait encore à son neuvième mois de grossesse quand elle a dû rentrer chez elle pour accoucher.
Gavrilo Princip n’a connu que la pauvreté, même pendant ses études à Sarajevo, puis à Belgrade. Il aimait à lire des livres sur les martyrs et le sacrifice de soi. Avant de retourner à Sarajevo, le jeune homme, du haut de ses 19 ans, a dû traverser le territoire bosniaque en toute discrétion. Il avait franchi les marécages muni de lourdes armes et en était resté couvert de boue. Il fallait cacher les pistolets et bombes tout en se méfiant de ses jeunes complices.

Ce 28 juin 1914, le couple se réveille avec entrain pour la journée d’anniversaire de leur quatorzième année de mariage. L’épouse en oublia ses inquiétudes : un certain docteur Sunarić lui avait déconseillé la visite, en raison de « l’humeur rebelle de certains Serbes ». Après la messe, les voilà partis par le train. Le couple arrive sur une place et monte dans la troisième voiture du cortège. Les voitures roulent lentement, pour laisser François Ferdinand admirer Sarajevo dans toute sa splendeur.

Ce 28 juin, les sept conspirateurs se retrouvent dans une pâtisserie de Sarajevo. Gavrilo Princip arrive tardivement, il remet une bombe et un flacon de cyanure enveloppé dans du papier à Cabrinović, l’un de ses acolytes. Il est neuf heures. Gavrilo s’arme de patience et attend près du quai Appel, à l’angle d’une rue. Ses armes sont cachées contre lui, sous sa ceinture. Quand les six voitures arrivent sur le quai, les conspirateurs paniquent, avec toute cette foule, il est impossible de savoir dans quelle voiture se trouve l’archiduc ! De plus, certains se découragent en voyant l’innocente duchesse en compagnie de son époux.

Soudain, la voiture du couple accélère, le chauffeur semble déconcerté. Un objet a été lancé en direction du véhicule et il tente de s’en écarter ! C’est une bombe ! Elle tombe sur le toit de la voiture puis ricoche dans la rue. Une explosion fait un trou de 28 centimètres sur 35, profond de 17 centimètres. Quelqu’un se jette dans la rivière, cela ne peut être que le coupable. Il est immédiatement arrêté. Le chauffeur accélère pour éviter d’autres incidents, mais les autres voitures ne suivent pas. François Ferdinand ordonne l’arrêt, il doit aller voir les conséquences de cet acte terroriste manqué. Deux officiers sont gravement blessés, ils sont conduits à l’hôpital. En route pour l’hôtel de ville, la duchesse se plaint d’une légère douleur à l’épaule. Sur sa peau blanche apparaît une petite entaille. « Ce type doit être fou. Messieurs, poursuivons le programme » ordonne l’archiduc.

Le groupe de conspirateurs ne fait pas confiance à Cabrinović, dont la psychologie tourmentée laisse penser qu’il créera des problèmes. Mais le moment venu, il va jusqu’à demander à un agent dans quelle voiture se trouve l’archiduc. Cabrinović dégoupille la bombe, mais ne peut attendre les douze secondes nécessaires avant de la lancer. Il la jette donc un peu trop tôt. «Je vois François Ferdinand tourner vers moi son regard froid si perçant... Je me jette à terre, mets le poison dans ma bouche, et me jette par-dessus le parapet de la Miljacka.» «Je suis un héros serbe !» Pendant ce temps, Gavrilo Princip tente de deviner ce qu’il se passe : « La voiture approche et j’entends la détonation de la bombe. Je sais que c’est un des nôtres, mais je ne sais pas lequel. La foule exerce une poussée en avant et je la suis. Les voitures s’arrêtent. Je pense que tout est fini et je vois Cabrinović emmené sans escorte.»

L’hôtel de ville a réuni les notables de Sarajevo. Les musulmans font face aux chrétiens, chaque groupe est reconnaissable à sa tenue. Le maire se lance dans un accueil chaleureux. « Monsieur le maire, répond l’archiduc, à quoi bon ce discours ? Je viens à Sarajevo en visite amicale, et on me lance une bombe ! C’est indigne... » Le moment est extrêmement gênant, le maire est obligé de clamer le discours originel prévu pour l’occasion : un palabre d’honneur, de joie et de bienvenue. Durant la réception mondaine, François Ferdinand s’inquiète pour le déroulement du programme : « Pensez-vous qu’il y aura d’autres attentats contre moi ? »

Le parcours doit être modifié, il faut éviter le centre ville au cas où d’autres déments souhaiteraient la mort de l’archiduc. François Ferdinand veut aller voir le général blessé à l’hôpital et la duchesse compte le suivre. Ils partent à onze heures moins le quart et filent à toute allure sur le quai Appel.

«La pensée me traverse l’esprit de le tuer pour garder le secret de la conspiration et de me tuer ensuite. Je ne vois pas l’archiduc. Je cours vers le pont Lateiner où j’entends dire que l’attentat est manqué. Je réfléchis pendant quelques instants au sujet de l’endroit où je dois m’embusquer, car je sais par les journaux où il doit passer... ».
Gavrilo Princip se poste à l’angle de la rue François-Joseph et du quai Appel. Il attend et finalement, le cortège revient enfin.
«Quand la seconde voiture arrive, je reconnais l’héritier présomptif. Mais en voyant une dame assise à côté de lui, je me demande si je dois tirer ou non. »

La première voiture fait l’erreur de tourner à droite comme sur le plan initial et les autres suivent ! Ils ne sont pas au courant du changement d’itinéraire ! Le chauffeur arrête brusquement la voiture suivant l’ordre de l’archiduc. Ils se trouvent maintenant à l’angle d’une rue, devant un café et tentent de faire demi-tour. Soudain, deux coups de revolver se font entendre. La voiture réussit à retourner sur le quai quand Sofia s’écroule sur son mari, la tête entre ses genoux. Elle a reçu une balle dans le ventre. Soudain, un filet de sang sort de la bouche de l’archiduc. Le chauffeur conduit la voiture à toute allure en direction du Konak. « Soferl ! Soferl! Ne meurs pas ! Vis pour nos enfants ! » crie François Ferdinand. Le comte Franz Harrach voit le sang qui ne cesse de couler du cou de l’archiduc, il demande : « Votre altesse souffre-t-elle beaucoup ? » « Ce n’est rien » répond-elle, « ce n’est rien, ce n’est rien, ce n’est rien, ce n’est rien, ce n’est rien, ce n’est rien ».

« J’ai l’intention de lancer la bombe que je porte dans ma ceinture. Mais la vis est si serrée que j’aurai du mal à l’ouvrir. Et puis dans une foule aussi dense, il serait difficile de la sortir et de la lancer. Je sors donc le revolver et le lève en direction de l’automobile, sans viser. »«Un sentiment étrange m’envahit, et, du trottoir, je vise le prince, ce qui est assez facile, car la voiture roule lentement. Tout ce que je sais, c’est que je vise l’héritier présomptif. Je crois tirer deux fois, peut-être plus : je suis tellement excité. Je ne peux pas dire si j’atteins les victimes ou non, car instantanément, les gens se mettent à me frapper ». Il reçoit soudainement deux coups donnés par le lieutenant Morsey. Une de ses côtes est enfoncée et son bras est cassé. Certains civils serbes prennent son parti, mais ils sont plus nombreux à vouloir l’arrêter. Sa bombe tombe à terre alors qu’il tente de mettre le poison dans sa bouche. « Je ne vois rien après le coup que j’ai reçu, je souffre terriblement à l’estomac. »

Le corps de la duchesse reposa dans la chambre du gouverneur où elle fut transportée juste avant sa mort. Celui de notre bien-aimé archiduc était dans un salon du Konak. Autour de son cou, une amulette censée le protéger de sept maux différents a été découverte. On dit que cet attentat fut l’élément déclencheur de la première guerre mondiale.

Gavrilo Princip est arrêté sans savoir que sa bravoure a porté ses fruits. Selon la loi autrichienne, une personne de moins de vingt ans ne peut être condamnée à mort. Après d’interminables interrogatoires, on laissa croupir Gavrilo Princip dans sa cellule. Il survécut trois ans, et mourut d’une tuberculose osseuse. Mais le jeune homme est devenu un héro national en Serbie. Il a été appelé « Princip le Serbe », celui qui il s’est sacrifié pour libérer les Slaves du Sud. Le « pont latin » a été rebaptisé en son nom le « pont Princip », c’est encore son nom actuel. A l’angle de la rue, une plaque commémorative a été posée.

Les deux textes sont inspirés des livres suivants : Vladimir Dedijer, La route de Sarajevo, la suite des temps, Gallimard, 1966. Michèle Savary, Sarajevo 1914, vie et mort de Gavrilo princip, l’âge d’homme 2004.

Article suivant : Les vautours de l’Herzégovine
Article précédent : BD: La Bosnie Dessinée

Rubriques : Yougoslavie.

Commentaires

Le samedi 28 février 2009 à 18:39 par Dzana

Cet article est une bonne façon de montrer comment un évènement peut être raconté et interprété de deux manières différentes, et je suis contente de le lire à nouveau ici, après l'avoir lu dans ton livre :) C'est une idée originale et efficace.

Le samedi 28 février 2009 à 20:00 par Sasa

C'est tous a fait surprenant de voir sa mais aussi inquiétant ...

Très bon article Aurélie

Le dimanche 01 mars 2009 à 21:47 par Aurélie ( site web )

Effectivement c'est un peu inquiétant. J'ai choisi cette époque pour donner un peu de recul par rapport au conflit 92-95 et afin de pouvoir affirmer de façon plus fortes les différentes opinions sans trop choquer.

Le mercredi 18 mars 2009 à 10:27 par Owen

Tres interessant - une bonne idee menee a bien. Dommage qu'on ne peut pas faire aggrandir les photos.

Le vendredi 24 juillet 2009 à 11:22 par olivier

Bonjour Aurélie
Juste une précision: il me semble que le Pont princip a de nouveau changé de nom depuis le dernier conflit. Il a repris son ancien nom, celui de pont latin, Latinska Cuprija. C'est d'ailleurs ce qu'on peut lire aujourd'hui sur le panneau installé à proximité.

Le vendredi 24 juillet 2009 à 22:40 par Dzana

En effet, il s'appelle à nouveau "Latinska Cuprija" ("Pont latin"). Avant la guerre il y avait d'ailleurs une plaque à l'effigie de Gavrilo Princip. Elle a été détruite pendant la guerre et n'a pas été remise en place après.

Le dimanche 27 décembre 2009 à 17:07 par daniel

Arrête de raconter des conneries. Gavrilo Princip était un anarchiste et nationaliste serbe et n'avait que 17 ans à l'époque d'attentat. Arrête de falsifier l'histoire. Tous les malheurs européens sont partis de lui: les deux guerres mondiales, les guerres yougoslaves, armes nucléaires...

Le lundi 28 décembre 2009 à 15:08 par Dzana

Daniel : Vous ne semblez pas avoir compris que cet article présente deux versions différentes d'un meme évènement, ceci afin de montrer comment les journalistes peuvent manipuler les masses. La deuxième version, qui présente un point de vue favorable à l'attentat, ne prétend absolument pas dire la vérité, bien au contraire, les faits y sont racontés de facon délibérement subjective.

Le dimanche 07 février 2010 à 10:39 par samuel

Je n'ai rien compris a cette article, pouvez-vous m'aider s'il vous plait.

Le samedi 13 février 2010 à 15:10 par Dzana

Samuel : cet article présente deux versions différentes d'un meme évènement, ceci afin de montrer comment les journalistes peuvent manipuler les masses. La deuxième version, qui présente un point de vue favorable à l'attentat, ne prétend absolument pas dire la vérité, bien au contraire, les faits y sont racontés de facon délibérement subjective.

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