Vijecnica est le monument qui, pour moi, a été le plus marquant de Sarajevo. Voici le résultat de mes recherches et de mes impressions. Un texte extrait du livre dont je suis l'auteur:
"Sarajevo aujourd'hui, Voyage documenté en Bosnie-Herzégovine"
Aurélie Carbillet, Editions du Cygne
En allant dans le centre ville de Sarajevo, j’aperçois au loin un édifice de couleur orange. Ses ornements visent le ciel. C’est le point final de Sarajevo, et partagée entre la peine de finir la visite de la ville et l’envie de découvrir le bâtiment, je ralentis. Moi, qui marche si vite d’habitude, je tente de prendre le rythme des passants, de toutes ces personnes qui discutent en déambulant dans ces rues qu’ils connaissent par cœur.
Enfin, le voilà le bâtiment, qu’on appelle Vijećnica. Sauf que ce ne sont que des murs, magnifiques, certes, mais il n’est plus question de livres. C’est un édifice néo-maure construit en 1896 par l’Autrichien Alexandre Wittek. Il s’est inspiré du Memluk du Caire et de l’Alhambra de Grenade. Voir ici un bâtiment de ce type est surprenant au premier abord, mais en y regardant de plus près, le style islamique que l’architecte a voulu donner s’intègre bien dans ce vieux quartier turc. Les 4 étages sont plus hauts que toutes les constructions du quartier et les rues étroites du coin mettent en valeur les imposantes façades. Le bâtiment est si grand qu’il est même difficile d’en appréhender la forme triangulaire.
Toutes les faces sont généreusement ornées de motifs géométriques. L’entrée est parée de fines colonnes, dont l’ensemble se renouvèle au balcon. Mais ses paupières sont closes par des planches de bois et des ornements effrités montrent quelques blessures de guerre. Tour à tour parlement, hôtel de ville après la seconde guerre mondiale, puis bibliothèque à partir de 1946, la bâtisse n’a ni véritable toit, ni sol. Elle n’est plus qu’une coquille vide. De chaque côté de la lourde porte en métal se trouve une inscription gravée en anglais et en serbo-croate : « Dans la nuit du 25 au 26 août 1992, des criminels serbes ont mis feu à la bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine. Plus de deux millions de livres et journaux ont disparu dans les flammes. N’oubliez pas, souvenez-vous en et restez vigilants.1»
La bibliothèque a subi un acharnement, selon les chiffres donnés par Vesna Blazina2, 25 obus incendiaires sont tombés de quatre positions différentes, 40 obus étaient destinés à bloquer la chaîne de bibliothécaires et volontaires venus tenter de sauver les ouvrages des flammes. On dénombre 10 à 20% seulement de livres sauvés. Le feu a duré 3 jours, l’eau avait été coupée dans le secteur. Kemal Bakarsić, conservateur de la bibliothèque du Musée national de Bosnie-Herzégovine, témoigne : « Le ciel était obscurci par la fumée dégagée par les livres en flammes ; des pages calcinées flottaient et retombaient comme de la neige noire dans toute la ville. Si on attrapait une page, on pouvait sentir sa chaleur et pendant un instant lire un bout de texte présentant l’étrange aspect d’un négatif en noir et gris. Puis, la chaleur dissipée, la page tombait en poussière entre nos doigts. »
La bibliothèque renfermait les trésors de la Bosnie-Herzégovine et des Balkans, toutes les publications du pays depuis le XIXe siècle, ainsi qu’environ 500 manuscrits. Les chercheurs du monde entier venaient consulter les ouvrages. Heureusement, une partie du fichier informatique a été sauvé, depuis la ville sollicite l’aide financière et la collaboration d’autres bibliothèques et d’éditeurs d’Europe pour obtenir des copies des ouvrages manquants.
Avant de venir à Sarajevo, mon esprit avait divagué, je me suis imaginé les voir, les rescapés, les témoins d’un temps révolu et de la folie des hommes. Il y a un endroit dans la ville où des livres sont consultables dans de petits bureaux. Tout semble encore en chantier, le travail colossal consiste à ranger, classer, annoter les livres sauvés des flammes. Alors que je consulte des livres de la section géographie, j’entends la cartographe ouvrir des tiroirs dans la salle d'à côté. La veille, on m’avait dit qu’elle avait quelque chose à me montrer. Elle me fait entrer dans la pièce, c’est alors que je vois des étagères entières de ces vieux trésors. Munie de ses gants blancs, elle en fait surgir des livres en hébreu, un Coran plein d’enluminures, un récit de voyage en Bosnie écrit par un Français. L’histoire des Balkans s’ouvre à moi, mais on a tenté de la détruire, à l’image de cette vieille carte de la Bosnie-Herzégovine dont les bords ont été brûlés, et qui a été sauvée de justesse. Ils sont décidément uniques ces « 10% ».
Alors que nous passons devant la bibliothèque, Jasmina me confie qu’elle ne se rappelle plus avoir vraiment fait attention à ce monument car il a toujours été là, immuable. Mais elle ne voit toujours pas ses façades, car elle pense aux livres qu’elle possédait. Elle était là, dans la ville, et, comme tant d’autres, elle a fini par tout voir à la télévision.
Plus tard, en me rendant seule devant le bâtiment, mes yeux s’écarquillent en entendant une clef dans la serrure. Il y a quelqu’un à l’intérieur, ce quelqu’un s’apprête à sortir, je me prépare à jeter un coup d’œil. « Sésame ouvre toi ». Il sort en entrouvrant la porte, se faufilant comme un serpent pour que je ne voie rien. Je n’ai aperçu que du noir. En voyant mon grand sourire il a tout de suite compris mon intention et a hoché la tête négativement. La bâtisse n’est ouverte que pour des occasions spéciales. Ma mauvaise foi parle, tant pis, me dis-je, je préfère imaginer.
La voilà, la bibliothèque, placardée, comme toutes les autres vulgaires ruines, de publicité pour la mayonnaise. Humiliée par les dentifrices, même s’ils font les dents blanches. J’aimerais dire aux habitants que les parois, elles, sont toujours là, elles ont vécu, souffert. Aucun banc ne permet de s’asseoir pour la contempler, aucun point de vue ne permet de la photographier convenablement. Et si l’on veut prendre du recul en allant de l’autre côté de la rivière, deux autres grands panneaux publicitaires ont été mis pile en face. Ils débutent à 1m50, là où commence ma tête et me cachent parfaitement la vue. On l’aurait fait volontairement, cela n’aurait pas pu être mieux. Le voilà le « machin orange » que l’on indique aux touristes avec un point sur la carte tandis qu’on le fait disparaître par la publicité. Il n’y a qu’en hauteur qu’il est possible d’oublier, de s’imaginer la splendeur et le rayonnement culturel de cette bibliothèque... avant.
Mais la question est : ne voudrait-on pas oublier ce passé ? Entre construire des tours de verres, les nouvelles Babel de l’Europe et montrer son héritage architectural et culturel, doit-on choisir ? Si la réponse est la première, alors le nationalisme a gagné.
1- « Don’t forget, remember and warn ». 2- Vesna Blazina Mémoricide ou la purification culturelle : la guerre contre les bibliothèques de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, Association canadienne des bibliothécaires de langue française, Montréal, PQ, CANADA (1973) (Revue), 1996. Disponible sur : http://www.kakarigi.net/manu/blazina.htm.
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Commentaires
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Une très belle façon d'inaugurer cette nouvelle section : la perte de la richesse culturelle, la base sur laquelle s'appuye l'identité d'une nation. Donc, le meilleur et le plus terrible symbole de Sarajevo et de ses blessures.
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Nicolas M. Le jeudi 29 janvier 2009 à 15:27.
Qu'en est-il du fameux manuscrit de la Haggadah? Il a miraculeusement été sauvé des flammes mais ou se trouve t-il aujourd'hui? Peut-on le voir?
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Tel Le jeudi 29 janvier 2009 à 17:44.
Sauf erreur de ma part, la Haggadah est aujourd'hui conservée au Musée National de Sarajevo. Ce manuscrit est dans une pièce quasiment fermée au public, accessible uniquement avec un code secret.
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Nicolas M. Le jeudi 29 janvier 2009 à 19:23.
Merci Tel pour ces précisions!
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Dzana Le jeudi 29 janvier 2009 à 20:29.
Bel article, à la fois documentaire et sentimental, comme tout ton livre
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Albert ( site web ) Le vendredi 30 janvier 2009 à 14:17.
En effet, Nicolas, la Haggadah est au Musée National de Sarajevo, bien protegée dans une chambre spéciale, sous une étrange lumière bleue, et on ne peut pas la voir de près. Mais on peut regarder toutes ses belles pages en reproduction moyennant un écran; on peut y voir aussi les images de la restauration qui a été faite après la guerre. Une copie de la Haggadah est dans une vitrine du Musée Juif de Sarajevo.
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Albert ( site web )
Le jeudi 29 janvier 2009 à 13:28.