Auteur : Asmir Kadić
Publié le mardi 06 septembre 2011.
Rubrique : Histoire de la Bosnie.
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Les cinq piliers de la Yougonostalgie en Bosnie et Herzégovine
Une étude de la Yougoslavie communiste de 1945 à 1990. Quel héritage pour la Bosnie et Herzégovine ?

PDF : Les cinq piliers de la yougonostalgie en Bosnie et Herzégovine
SOMMAIRE
- REMERCIEMENTS
- INTRODUCTION GENERALE
- LES CINQ PILIERS DE LA YOUGONOSTALGIE
- Tito, le fondateur communiste
- La Seconde guerre mondiale en Yougoslavie, terreau fertile ?
- La Yougoslavie sous Tito, un idéal ?
- Mode de vie des Yougoslaves, quelle société ?
- La Bosnie et Herzégovine yougoslave
- CONCLUSION GENERALE
- Annexes
- Notes
- Bibliographie
REMERCIEMENTS
Pour mon père, Muhamed.
Grâce à mes parents Dinko et Mirsada à mon frère Erwin, souffre-douleur au grand courage, à ma soeur dont je ne suis que le recoin d’une poche bien connue, à Michel l’infatigable, à toute ma famille de part le monde et à mes amis, Jérémy (pour sa correction, ses encouragements et son aide, Da Vai !), Clémence, Robin, Tudy, Yacine et Julien.
Pitao jednom tako jednoga vrli pitac neki:
A kto je ta šta je ta da prostiš
Gdje li je ta
Odakle je
Kuda je ta
Bosna
Rekti
A zapitani odgovor njemu hitan tad dade:
Bosna da prostiš jedna zemlja imade
I posna, i bosa da prostiš
I hladna, i gladna
I k tomu još
Da prostiš
Prkosna
Od
Sna
Mak Dizdar, poète Bosniaque, Zapis o zemlji 1
« La citatiomanie est notre plus grande ennemie. » Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine
INTRODUCTION GENERALE
La nostalgie à l’égard de la Yougoslavie est devenue un phénomène social très présent dans la vie quotidienne. Malgré les conflits qui ont été présentés comme ethniques ou civils et malgré les élites politiques en place, le passé yougoslave n’a pas dit son dernier mot. C’est en Bosnie et Herzégovine, le pays le plus touché par les guerres d’ex-Yougoslavie, que la nostalgie à l’égard de la Yougoslavie. Une bonne partie des habitants se souviennent avec nostalgie de la période communiste. La nostalgie reste un sujet peu abordé par les sciences sociales, négligée même car elle serait tournée systématiquement vers le passé.
Pourtant des études récentes tentent de montrer le caractère utopique de cette nostalgie 2. Bien que l’étude de la Bosnie et Herzégovine postsocialiste revêt un intérêt notable, on se cantonnera ici à étudier les sources de la nostalgie bosniaque vis-à-vis de la Yougoslavie et vis-à-vis de Tito. Mais il faut d’abord définir les termes.
La Yougonostalgie est un phénomène apparu après les guerres d’indépendances, ou de sécessions, selon le point du vue adopté. Il s’agit d’une forme de nostalgie vis-à-vis de l’ancienne Yougoslavie communiste regroupant les six républiques 3 ainsi que deux provinces autonomes 4. Cette nostalgie peut prendre des formes diverses et variées mais il s’agit avant tout d’un sentiment, fugace et donc difficile à percevoir pour qui n’est pas autochtone ou alors pour l’autochtone biaisé par le nationalisme ou l’idiotie. Certes ce sentiment est véhiculé par des produits dérivés tels que des T-shirts, des verres décorés, des drapeaux, des livres, des dvd documentaires ou cinématographiques, des cédés musicaux, des associations de partisans, des colloques ou alors des commémorations 5. L’illustration de cette nostalgie n’est pas le mythe de l’autogestion, l’ouvrier yougoslave triomphant ou l’étoile rouge mais un homme. Un homme que la propagande a érigé en mythe de son vivant, lui qui s’est juché sur les épaules des autres grâce à sa vision, Josip Broz connu sous le nom de Tito. Il est le créateur de la Yougoslavie communiste, un pays surtout transcendée par la nostalgie à son égard, on peut même parfois lire l’expression « Titostalgie » 6 qui personnifie la nostalgie yougoslave en faisant de Tito l’élément catalyseur de celle-ci. Selon ses admirateurs, il est la Yougoslavie, l’Alpha et l’Oméga tandis que ses détracteurs y voient un dictateur communiste sanguinaire et impitoyable. Ses détracteurs ayant souvent été communistes et bénéficié du régime 7.
Il y a donc plusieurs nostalgies. On en distinguera trois sans omettre le fait qu’elles puissent être interdépendantes, l’être humain faisant de ses complexes une forme de vie. Tout d’abord, il y a la nostalgie positive qui consiste à dire que c’était mieux avant, cette nostalgie niant ou minimisant les mauvais aspects car n’étant pas directement concernés. Ensuite, il y a la nostalgie négative, la contre nostalgie ; celle qui construit le passé comme un pandémonium dont il faut sortir à tout prix, cette nostalgie là en revanche a tendance à grossir les crimes, les injustices, les erreurs et les responsabilités des uns et des autres.
La nostalgie est un phénomène qui fût identifié et nommé par le docteur Suisse, Johannes Hofer au XVIIème siècle. Il observa que les individus 8 souffraient d’une maladie caractérisée par un mal du pays, ce qui conduisait certaines personnes à perdre le sens des réalités. Le nom qu’il donna à cette maladie est une combinaison de deux mots grecs, nostos 9 et algia 10. Le sens d’aujourd’hui n’a plus la même signification. La nostalgie serait une posture de l’esprit face à la conception du temps, linéaire et irréversible. Chez les anciens yougoslaves, cela est présent, mais ce qui frappe le plus c’est le souvenir, qu’il soit enjolivé ou dégradé de ce pays que chacun porte à l’intérieur de soi 11.
La Bosnie et Herzégovine est aussi le centre névralgique de cette étude. Elle est le lieu de ma naissance, elle est la raison de mon exil et sera vraisemblablement le lieu de mon action. Le lien est clair est il est évident que par honnêteté intellectuel, on ne peut nier l’influence du lieu de naissance. Ma condition sociale, même si elle est en mutation vers la « précarisation » me porte à étudier la Yougoslavie, un pays communiste. Là encore, il ne s’agit pas d’un endoctrinement mais d’un intérêt vif. Bien que ma famille fût loin de l’Alliance Communiste Yougoslave, elle avait le plus profond respect pour la Yougoslavie et pour Tito. Pas de nationalistes enragés ni de communistes excités, en somme, de simples citoyens. Des citoyens à qui Tito a donné le rang de Nation au sein de la Yougoslavie, des citoyens Musulmans et Yougoslaves. Une chose intéressante que me rapporta ma mère 12, prolétaire 13 de son état, est qu’elle n’avait jamais entendu parler de Croates, de Serbes ou de Musulmans. Elle n’avait entendu parler que de Bosniaques et de Yougoslaves 14. Le seul biais revendiqué par ma personne est le suivant, contribuer à établir la vérité et à sauvegarder la Bosnie et Herzégovine, l’idée autant que le territoire et sa population, des rhétoriques chauvines et nationalistes mais aussi du protectorat occidental saupoudré de donations saoudiennes. Ce paragraphe égo-historique étant terminé, nous allons poursuivre le cheminement de cette introduction générale.
Il s’agira tout d’abord d’évoquer l’Histoire de la Bosnie et Herzégovine et de la Yougoslavie, d’une manière succincte puisqu’elle sera abordée tout au long du développement et que celle-ci mériterait de nombreux ouvrages.
La Bosnie et Herzégovine est un pays d’Europe du sud-est situé dans la région des Balkans, peuplé d’un peu moins de 4 millions d’habitants. Le pays a constitué une zone tampon entre l’empire Ottoman et le monde chrétien. Il fut tour à tour une possession de l’empire Byzantin, de l’empire Ottoman, de l’empire Austro-hongrois pour enfin se fondre dans un pays, la Yougoslavie et pendant une brève période, il fût annexé par l’éphémère Etat Indépendant Croate (Régime Fasciste Oustachi de fantoche ayant perduré 1941 à 1945) durant la seconde guerre mondiale et qui sera malheureusement connu pour sa coopération avec les nazis et sa haine intrinsèque des Serbes.
La République socialiste de Bosnie et Herzégovine fût créée à l’occasion du ZAVNOBIH (Zemaljsko Antifašističko Vijeće Narodnog OsloboĎenja Bosne i Hercegovine, Conseil National Antifasciste de la Libération Populaire de la Bosnie Et Herzégovine) en 1943 par les partisans de Tito. A la fin de la guerre et après quelques tergiversations, la Bosnie devient partie intégrante de la Fédération des Républiques Socialistes de Yougoslavie. Les « Musulmans » vont apparaître en 1968 comme nation constitutive de la Yougoslavie. Ce terme clair en Yougoslavie mais ambigüe à l’extérieur va faire couler beaucoup d’encre et aussi pas mal de sang.
En 1990, le régime communiste chancelle dans les différentes républiques de Bosnie et Herzégovine. La guerre va éclater à cause d’un enchainement implacable. L’éclatement de l’unité et de la fraternité yougoslave. Des républiques vont se proclamer indépendantes, la Slovénie et la Croatie, suivies de la Bosnie et de la Macédoine, et la Serbie va répondre à cela par les armes. L’Armée Populaire Yougoslave va répandre par sa réponse la guerre. La guerre va peu durer en Slovénie, elle sera rapidement écourtée en Croatie, pour reprendre en 1995 d’une manière éclaire. En Bosnie, la guerre va être longue, douloureuse et impitoyable. L’armée Yougoslave, secondée par des milices serbes et les milices croates secondées par l’armée Croate vont mettre le pays à feu et à sang. Après 4 années de guerre, des accords de paix sont négociés à Dayton et signés à Paris. Ce sont les accords de Dayton qui mettent fin à la guerre et qui établissent une transformation en profondeur de la Bosnie et Herzégovine.
Malmenés par les spadassins les plus infâmes, la Bosnie a été l’objet de nombreuses querelles. Les nationalistes se sont battus pour ce petit territoire, les multiculturalistes ont fait mine de se battre pour ce petit territoire et les chantres de la dénonciation de l’islamisme veulent abattre ce petit territoire. Aujourd’hui, le constat en Bosnie est alarmant. Le pays est sous protectorat de l’Union Européenne, cette entité n’étant pas connu pour sa cohérence en matière de politique étrangère fait preuve en Bosnie et Herzégovine d’un savoir faire de l’incohérence très abouti. Le pays est divisé selon des lignes ethniques, d’un côté la Republika Srpska et de l’autre la Fédération de Bosnie et Herzégovine. L’Etat central est très faible.
Il importe de ne pas se focaliser sur le conflit qui a déchiré le pays de 1992 à 1995, ce qui biaise totalement le propos et ne surtout pas tomber dans le piège téléologique du « ça devait arriver », notamment en ce qui concerne la chute de la Yougoslavie et les victimes engendrées. En 1989, malgré l’ascension Milosevic, malgré l’état d’urgence au Kosovo, personne ne s’attend à cette époque que la Yougoslavie disparaisse dans le sang, pas même les responsables principaux des guerres yougoslaves, excepté les nervis de la « Grande Serbie » guidés par Slobodan Milosevic ou les éternels rivaux à la « Grande Serbie », les chantres de la « Grande Croatie » qui seront menés par Franjo Tudjman. Il s’agira de questionner réellement Tito, la Yougoslavie communiste et surtout la Bosnie et Herzégovine. La Bosnie, pour reprendre la formule de Joseph Krulic constitue « un microcosme au sein d’un macrocosme » 15.
Néanmoins, l’introduction de nationalismes exclusifs à partir de 1990 va conduire à une éradication virulente de Tito, de la Yougoslavie et des créations du communisme. Les manuels scolaires, la recherche et les politiques sont systématiquement tournés vers la guerre de 1992 à 1995 ou alors vers un passé ancestral qui justifie telle ou telle nation. Peu d’historiens sont concernés par la Yougoslavie, hormis d’anciens partisans ou d’anciens cadres communistes mais dont les voix n’ont que peu d’écho, on notera l’oeuvre de Raif Dizdarević 16, ancien président de la présidence collégiale yougoslave mais à part ça, rien à l’horizon.
A la mort de Josip Broz et dans les années 80, le débat et la critique se font pourtant entendre contre la Yougoslavie, débat qui alimentera le conflit. Cependant, le constat est amer, il y a une absence de débat aujourd’hui sur la période yougoslave en Bosnie. Néanmoins, cela s’explique aisément. La guerre est passée par là. Les perspectives d’avenir n’existent pas puisque les seuls débats tournent autour de la guerre d’agression menée par la Serbie et la Croatie contre la Bosnie avec l’aide de forces sécessionnistes. Cependant, on peut noter qu’il existe des débats sur l’Internet. Ces débats n’ont qu’un intérêt, celui de mesurer la popularité ou non de la Yougoslavie et de Tito. On peut croire que ce sont seulement les vidéos glorifiant un nationalisme ou parlant de la Yougoslavie qui comportent ce genre de commentaires, mais non, la moindre chanson, le moindre clip peut voir dériver les joutes écrites sur la guerre.
Au fil de ce mémoire, on tentera non pas de faire preuve de jugement, mais de se demander qu’est ce qui chez Tito, en parcourant sa vie et son oeuvre, fait que l’on s’en souvienne ? Notre thèse est simple : La Yougonostalgie en Bosnie et Herzégovine est une conséquence de la période yougoslave car la Bosnie et Herzégovine moderne est enfant de la Yougoslavie socialiste. Il s’agit pour nous d’explorer les racines de cette nostalgie dans l’histoire, peu connu de la Yougoslavie communiste, de Josip Broz et surtout de la Bosnie et Herzégovine.
La période choisie va de 1945 à 1990, début et fin de la Yougoslavie communiste. Cependant, on fera également des entorses à ces délimitations, puisque lorsqu’il sera évoqué Tito, c’est toute sa vie qui sera étudiée et non un aspect particulier. De plus, il sera aussi fait état de la Seconde Guerre mondiale en Yougoslavie, là encore le curseur chronologique va se trouver changé, il sera remonté jusqu’en 1941, date de l’invasion du pays par les axis. Enfin, il sera fait des entorses à postériori et l’on évoquera des évènements ultérieurs à la chute du communisme en Yougoslavie.
Il s’agira de ne pas tomber dans l’interprétation hâtive du second conflit mondial en Yougoslavie, mais de se demander là encore, pourquoi s’en souvient-on et surtout de quoi se souvient-on ? En questionnant l’idéal yougoslave, on tentera de creuser plus intensément la politique yougoslave, ses idées, ses contradictions pour se demander pourquoi y’a-t-il une fidélité post-mortem encore vivace à l’égard l’idée yougoslave et à Tito. Aussi, quelle légitimité, la Seconde Guerre mondiale, Tito et les communistes donnèrent ils à la Bosnie et vis-à-vis du peuple Musulman 17au sein de la Yougoslavie ?
Cependant cette étude a des limites. Outre de nombreux problèmes au niveau des ressources limités dont nous disposons, que ce soit au niveau matériel, temporel ou autres, il y a une limite spatiale au sein du mémoire même, n’étant pas une thèse, il ne peut pas prétendre aborder tous les aspects de la yougonostalgie, notamment ses émanations concrètes de nos jours que ce soit au niveau artistique, politique ou social ni les limites techniques, idéologiques, financières, politiques et autres qu’elle rencontre. De nombreuses sources sont en serbo-croate, ce qui ne facilite pas la gestion du temps imparti. Ce qui pause aussi problème c’est la sélection de ces sources, on peut à la fois dire qu’elles sont rares mais aussi abondantes. La difficulté est donc dans le choix des sources.
LES CINQ PILIERS DE LA YOUGONOSTALGIE
TITO, LE FONDATEUR COMMUNISTE
Les racines de la Yougonostalgie sont liées au destin d’un homme, Josip Broz, connu sous les surnoms de « Walter » et surtout «Tito » qu’il a acquis lors des années qu’il a passé au service de la Russie des soviets. Broz a été l’un des dirigeants du parti communiste yougoslave dès les années trente, il prend à partir de 1941 la tête d’un mouvement de résistance en réponse à l’occupation axis de la Yougoslavie et l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht. Il deviendra à la fin de la guerre le dirigeant de la fédération socialiste yougoslave nouvellement créée et ce jusqu’à sa mort le 4 Mai 1980. Il n’en reste pas moins un personnage controversé, de part une biographie complexe mais aussi des choix discutables et d’un statut de dictateur avec plusieurs exactions à son actif 18.
I ) Enfance
Josip Broz est né le 7 Mai 1892 dans le village de Kumrovec na Sutli qui se situe dans la région de Zagorja en Croatie mais à proximité de la frontière slovène. Lorsqu’il naît il est sujet austro-hongrois car en 1892, l’empire austro-hongrois s’étend en Europe centrale jusque dans les Balkans avec la Slovénie, la Croatie et la Bosnie et Herzégovine comme possessions.
Il existe une controverse liée à sa date de naissance étant donné que lorsqu’il sera dirigeant de la Yougoslavie on fêtera le 25 Mai comme date de son anniversaire. Cette anomalie est simple car lors de sa mobilisation dans l’armée austro-hongroise en 1913 il déclare être né le 25 Mai ou lorsqu’il sera recherché que ce soit par les royalistes ou les nazis il utilisera des faux papiers, des faux noms mais surtout le 25 Mai revient très souvent et lorsque Josip Broz deviendra le dirigeant de la Yougoslavie, il préféra laisser cette date à la postérité.
Il est le 7ème enfant des quinze de Franjo Broz et Marija Javeršek. Sa famille est depuis longtemps installée en Zagorja mais ses descendants viennent de la frontière d’avec la Bosnie et Herzégovine 19. C’est un paysan, occasionnellement bucheron et mineur pour subvenir au besoin de sa famille nombreuse. Sa mère est Slovène, ce qui en fait donc un enfant issu d’un mariage mixte. Il passera son enfance avec son grand-père maternel Martin Javeršek à quelques kilomètres de Kumrovec en Slovénie. C’est ce dernier qui va apprendre à Josip Broz la lecture et l’écriture mais en slovène. Ce qui posera de nombreux problèmes lors de ses études en Croatie car il existe une différence au niveau grammatical entre le slovène et le serbo-croate. En 1900, il entra à l’école primaire de Kumrovec. Il « redouble » lors de sa deuxième année mais finit par réussir son cursus en 1905. Deux ans plus tard, il part de Kumrovec pour devenir apprenti machiniste à Sisak 20. C’est à Sisak qu’il prend conscience du mouvement ouvrier. Il y célèbre d’ailleurs pour la première fois le 1er Mai, journée internationale de revendication des travailleurs instituée par la deuxième Internationale socialiste qui adopte cette date comme jour de revendication. Tito va rejoindre l’union des travailleurs métallurgistes en 1910 ainsi que la parti Social Démocrate de Croatie et de Slavonie 21. Entre 1911 et 1913, Josip Broz va se déplacer dans l’Empire austro-hongrois, il travaillera en Slovénie à Kamnik où il s’inscrit aux « Sokols » association de gymnastes 22, à Cenkovo en Bohème et aussi dans le Reich allemand à Munich et Mannheim pour le compte de la fabrique automobile Benz. Puis, il va aller travailler en Autriche, à Wiener Neustadt comme testeur automobile pour Daimler 23. Et ira aussi travailler en Tchéquie pour le compte de Skoda.
C’est important de noter que contrairement à un Lénine, Tito ne vient pas de la classe bourgeoise. C’est un fils de paysan devenu ouvrier, ce qui constitue une spécificité yougoslave, cela sera longuement cultivé lorsqu’il accèdera au pouvoir en Yougoslavie. Cet aspect est primordial car dans la nostalgie que l’on voue à Tito, on reconnaît notamment que malgré le luxe dont il jouissait lorsqu’il fût au pouvoir, il venait d’un milieu pauvre et que son expérience fût acquise par ses propres moyens et qu’il fût un travailleur avant de devenir un des leadeurs du mouvement ouvrier yougoslave. C’est donc bien avant son engagement communiste et résistant que se forge la personnalité du futur dirigeant communiste yougoslave. C’est un cas unique même si on peut aussi considérer que ce Tito est l’un des plus grands consommateurs de l’histoire, non content d’être le leadeur de la Yougoslavie, il collectionne les yachts, les résidences secondaires, les costumes, des îles et des voitures. Il s’agit d’un prolétaire, le seul prolétaire ayant dirigé des prolétaires, du moins en Europe. Même si ce prolétaire a cessé d’en être un lorsqu’il a pris les rênes du Parti Communiste Yougoslave, toutes les biographies, officielles ou non, s’accordent sur ses origines très modestes.
Le prolétariat n’est pas une classe autonome pour bon nombre de raisons, la première étant qu’elle est dirigée par des non prolétaires, de Marx à Rosa Luxembourg en passant par Trotski et Lénine. Malgré un échec relatif et la dilution de l’idéal révolutionnaire avec la mise en place du socialisme en Yougoslavie, c’est important de noter que nous avons là l’exemple unique, non pas d’une révolution prolétaire réussie, mais une révolution mené par un prolétaire avec pour but initiale l’émancipation des prolétaires, dans le sens primal du terme, à savoir ceux qui ont pour seul qualité leur force de travail et comme seule richesse leurs enfants. Il est intéressant de noter que Tito est un prolétaire avant de devenir un communiste. Ses motivations ont été nombreuses, le hasard et l’opportunisme aidant, mais il est important de souligner cet aspect qui nuance l’idéalisation du prolétaire en tant que classe construite par Marx et tant d’autres. On le voit bien, Tito est un prolétaire mais ça ne l’empêche pas de rêver comme un capitaliste 24.
Comme nous l’avons vu auparavant, Broz a gouté très vite aux duretés de la vie. Ismet Dizdarevic dresse un portrait psychologique significatif de cette période de la vie de Tito. « Dès l’âge de 7 ans, il doit s’occuper des vaches de la ferme, creuser les champs de maïs et s’occuper du jardin et participer à la production du moulin manuel familial » 25. Cette enfance paysanne l’empêche d’aller durablement à l’école, comme nous l’avons vu c’est son grand père maternel qui s’occupe de son éducation, grand père qui aura une forte prégnance sur le jeune Broz. C’est aussi lors de cette époque qu’il commence à nourrir un fantasme qui verra le jour notamment lorsqu’il sera au pouvoir à partir de 1945, c’est sa passion pour les costumes. Même si le destin en a voulu autrement, sa volonté était de devenir serveur pour avoir justement un beau costume comme il l’évoque lui-même : « C’était le rêve de tout les paysans de la Zagorja d’avoir un superbe costume, enfant, je rêvais d’être serveur d’avoir mon costume et de coudre ceux de mon père, de mes frères et de tous à la maison ». 26 C’est un trait qui ne peut être négligé car Tito est aussi célèbre pour être un amateur de costumes. En anecdote, on peut souligner par exemple qu’Enki Bilal le célèbre dessinateur et réalisateur français d’origine bosniaque a eu pour père le tailleur personnel de Tito durant les années d’après guerre. 27
Aussi, débute à cet époque un attachement prononcé vis-à-vis de la gente féminine. Il va connaître plusieurs aventures durant ses pérégrinations. Une légende entourant ses conquêtes existe aussi. Car outre ses talents d’ouvriers, il va devenir un imposteur hors pair et notamment lorsque des femmes sont en question, se faire passer pour quelqu’un d’autre, s’inventer un titre ou un passé pour accéder à des femmes dont la plupart ont des origines aux antipodes des siennes. En Bohème, il va rencontrer une jeune apprentie, Marusa Novakova. L’une des premières choses qu’il demande à cette jeune femme c’est qu’elle vole de l’argent appartenant à son père pour le compte de Broz. Dès qu’il a l’argent entre ses mains, il en profite pour s’acheter un costume. Au même moment, il fréquente une femme de la bourgeoisie tchèque et il se trouve ainsi pris entre deux feux. Néanmoins, lors de son activité à l’usine Skoda, il rencontre une femme de la haute société autrichienne, Liza Spuner. Il met enceinte Marusa Novakova et lui promet de se marier. Le jour du mariage arrivé, il s’en va rejoindre Liza Spuner à Vienne. Il passera d’une femme à l’autre pendant des années et malgré trois mariages, il aura un nombre incalculable de maîtresses et de nombreux enfants. C’est aussi au contact de femmes de la haute société austro-hongroise qu’il va acquérir de nombreuses compétences, il apprendra avec Liza Spuner à chevaucher un cheval, à danser la valse, à se tenir correctement et à jouer du piano. Tito s’invente systématiquement une nouvelle vie lors de ses aventures sentimentales. Ceci explique en partie son succès pour dissimuler son identité lors de ses nombreux faits d’armes.
Néanmoins ses activités ouvrières ne vont pas durer, il va tourner casaque malgré lui car il sera mobilisé dans l’armée austro-hongroise. Mais sa passion pour les costumes militaires va s’y développer et surtout ses aptitudes au combat plus en tant que meneur d’hommes qu’en fin tacticien.
II ) Pris dans la tempête
En 1913, Josip Broz doit remplir ses obligations militaires vis-à-vis de l’Empire. Il commence sa formation à Vienne puis lors de l’été 1913, il est transféré à Zagreb avec le grade de sergent et se trouve incorporé dans le 25ème régiment de la garde nationale. En Mai 1914, Broz se fait remarquer lors d’un concours d’escrime organisé par l’armée à Budapest.
Après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 Juin 1914 par un jeune nationaliste bosno-serbe de vingt ans, Gavrilo Princip, membre de l’organisation nationaliste « Jeune Bosnie ». Le monde va sombrer dans un conflit à portée mondiale. L’assassinat commandité par des hauts gradés de l’armée serbe, liés au mouvement nationaliste de la Main Noir 28, va entrainer une confrontation entre l’Empire austro-hongrois et le Royaume de Serbie. Après une déclaration de guerre préventive de la part de l’Empire, la Serbie va se trouver épaulée par la Russie Tzariste. Le jeu des alliances, parfaitement huilée, va entrainer l’Empire allemand, la France, le Royaume-Uni et d’autres pays dans la spirale guerrière qui se terminera en 1918 avec la disparition des empires.
Au début du conflit, Josip Broz et son unité se trouvent envoyé sur le front serbe à Ruma en Voïvodine, Tito participe d’ailleurs à l’assaut sur Belgrade à partir de Septembre 1914 29. Là-bas ses activités militantes ne passent pas inaperçues et après avoir critiqué l’armée et la guerre menée par l’Empire austro-hongrois, Josip Broz va être emprisonné à la forteresse de Petrovaradin pour propagande anti-guerre. Après quelques mois passés dans les catacombes de la forteresse, il n’est pas jugé et se trouve réintégré dans son régiment. Ce même régiment sera envoyé en Janvier 1915 sur le front de l’est en Galicie pour affronter l’armée russe. Il se distingue par sa bravoure au front et devient le plus jeune sergent major de l’armée austro-hongroise à 23 ans. Alors que son régiment affronte les Russes dans les Carpates, plus exactement en Bucovine 30, où il fait preuve d’un grand courage et capture même 80 soldat russes, il est gravement blessé par une lance de cosaque qui lui transperce la poitrine et est fait prisonnier par ceux-là même, le 25 Mars 1915.
On notera que Tito n’occulte pas cette période de sa vie notamment à postériori lorsqu’il sera le dirigeant de la Yougoslavie. Il est très curieux de voir que ses biographes officiels mettent en avant son courage au combat pour une armée impériale autant que son activité subversive qui lui vaudra des mois de cachot à Petrovaradin et que sera aussi divulguée en 1977 sa participation à l’assaut de Belgrade dans les rangs des troupes austro-hongroises contre les troupes serbes. D’autre part, Tito évoque lui-même la période de sa blessure, comme un moment important puisqu’il apprend le russe, ce qui lui servira plus tard en tant qu’agent du Komintern.
Après avoir passé treize mois à l’hôpital militaire de Sviiajsk en Russie, il est envoyé dans un camp de travail dans le village de Kalasijevo où il sera « commandant du camp ». A force de lecture et de discussions avec les paysans locaux, il entend de plus en plus parler d’un certain Lénine. Mais il est très vite transféré à la fin de l’année 1916 à Kungur dans l’Oural. En Février 1917, la révolte gronde en Russie, les défaites tsaristes sur le front et la situation intérieur chaotique aidant. Les travailleurs se révoltent, la prison de Josip Broz, qui par ailleurs était devenu l’un des prisonniers les plus en vue, est libérée. Il rejoint par conséquent les bolchéviques. En Avril 1917, il est de nouveau arrêté mais arrive encore une fois à s’échapper. Il participe ensuite aux Journées de Juillet à Petrograd (Saint-Pétersbourg) les 16 et 17 Juillet. Malgré sa participation à la Révolution russe, sa volonté principale est de s’enfuir et de retourner chez lui, on insistera trop sur son engagement à cette époque, plus opportuniste que volontaire. Mais il sera pris dans la tempête encore quelques années. Des années de mouvement continu qui vont forger un voyageur, un fuyard infatigable et obstiné. C’est durant ces années intenses que se forge la réputation d’un Tito voyageur, internationaliste et génie de l’évasion. Son expérience va lui servir notamment lors de ses activités au sein du Parti Communiste Yougoslave, du Komintern et de la résistance.
Fuir? Pour Tito c’est une évidence. La destination est claire mais le procédé est alambiqué, les événements compliquant la tâche de Broz. Après sa participation aux manifestations des Journées de Juillet, il tente de s’échapper de Russie par la Finlande car la répression s’abat sur les masses bolchéviques. Alors que Lénine parvient à s’échapper, Broz n’aura pas cette chance, il est de nouveau capturé et se trouve emprisonné 1 mois dans la forteresse de Petropavlovsk, où fût d’ailleurs enfermé Mikhaïl Bakounine, le fondateur du socialisme libertaire, pendant 8 ans. Ensuite, Broz est de nouveau envoyé à Kungur mais cette fois-ci il arrive à s’échapper du train l’emmenant dans les confins de l’Oural. Il fait son chemin jusqu’à Omsk, ville située au sud-est de l’Oural et aux portes de la Sibérie.
Une famille Russe le cache, dans celle-ci il va rencontrer sa future femme, Pelagija Belousova 31. Après la Révolution d’Octobre 1917 et la victoire des bolchéviques menés par Lénine et Trotski, il rejoint une unité internationale de la Garde Rouge à Omsk en Novembre 1917 et s’inscrit quelques mois plus tard, en Juin 1918, au Parti Communiste Russe. Néanmoins il faut rester prudent sur la participation de Tito à ces événements. On qualifiera son activité de « participation passive ». Tito en est, il accompagne, mais son action est plutôt nulle, seule compte sa survie et son retour dans les Balkans.
A cette époque, la Russie est en pleine guerre civile, s’affrontent les « Blancs », c'est-à-dire des tsaristes mais aussi des révolutionnaires comme les menchéviques opposés aux bolchéviques qu’on surnomme les « Rouges ». Suite à une contre-offensive des « Blancs », il s’enfuit en Kirghizie, y trouve du travail en tant que machiniste, apprend la langue kirghize et retourne de nouveau à Omsk avec les bolchéviques pour reprendre le contrôle de la ville en Décembre 1918. Il rejoint alors la nouvellement créée section Yougoslave du Parti Communiste Russe en Mars 1919. Au mois de Juin de la même année, il se marie avec Pelagija Belousova qui a alors 15 ans. En Septembre 1919, il part pour la Yougoslavie avec sa femme. Après un périple d’un mois, il arrive à Zagreb le 3 Novembre. Il trouve du travail deux jours plus tard et devient en même temps membre du Parti Communiste Yougoslave.
C’est à partir de 1920, date marquant le début de sa carrière, au sein du Parti Communiste Yougoslave 32 que Josip Broz va devenir Tito et parvenir à être le dirigeant du PCY.
III ) Communiste
A son retour en Yougoslavie, c’est une nouvelle vie qui commence pour Josip Broz, engagé dès lors au Parti Communiste Yougoslave, nouvelle vie qui va se révéler très active. En 1920, l’Empire austro-hongrois n’est plus, à sa place, il y a un Royaume des Serbes, Croates et Slovène 33 34 à sa place. Déjà durant le premier conflit mondial, la « déclaration de Corfou » fut la première pierre de la construction de la Yougoslavie. Cette déclaration affirmait notamment que les Serbes, les Croates et les Slovènes devaient donner naissance à un nouvel Etat, démocratique et parlementaire mais sous une monarchie, celle de la dynastie serbe des Karadjordjevic après le conflit. Le 1er Décembre 1918, le prince régent Aleksandar proclame la formation du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Tout au long de son existence, le royaume va être l’objet d’une opposition fondamentale. Les Croates et les Slovènes sont favorables à un Etat de type fédéral tandis que les Serbes sont favorables à un centralisme à inspiration jacobine. De plus ce royaume va jusque en 1920 connaître des limites territoriales fluctuantes. Alors que les problèmes sont rapidement réglés avec les héritiers de l’empire des Habsbourg, le conflit opposant le royaume SHS à l’Italie va trainer en longueur. La ville de Fiume 35 (Rijeka) va être un objet de litige et cela même à la suite de la deuxième guerre mondiale.
De plus, le royaume SHS connaît de nombreuses difficultés internes que ce soit au niveau économique, politique et administratif. L’insécurité se fait ressentir car des bandes armées, résidus de l’armée austro-hongroise, se terrent dans les forêts et sèment la terreur. Les grèves se multiplient, la révolution russe fait écho ainsi que l’expérience soviétique en Hongrie 36. La crainte du bolchévisme se fait ressentir notamment à Belgrade. La répression s’abat sur les grévistes et c’est dans ce contexte troublé que le Parti Communiste de Yougoslavie émerge. Il rencontre un grand succès aux élections administratives et aux élections de l’Assemblée constituante en 1920, en plus de prendre le contrôle de municipalités de renoms, comme Belgrade, à l’assemblée, le parti devient la troisième force politique du pays. Mais l’assassinat du ministre de l’intérieur en 1921 par un sympathisant communiste va voir le parti être interdit et toutes ses victoires électorales seront annulées.
Tito va continuer à militer clandestinement pour le parti malgré la pression du pouvoir sur lui. En 1921, il va à Veliko Trojstvo près de Bjelovar et trouve du travail en tant que machiniste. Il va rester là-bas pendant 4 ans, sa femme donnera naissance à trois enfants. Seul le dernier, Zarko, va survivre, il deviendra par la suite un héros de l’armée soviétique durant la seconde guerre mondiale. En 1925, à cause de la pression policière à son égard, Tito et sa famille s’en vont à Kraljevica où il travaille comme ouvrier dans un chantier naval 37. Il devient leader syndical et conduit une manifestation qui le conduira à être viré. Il s’en va ensuite à Belgrade, un temps au chômage, il se trouve un travail de métallurgiste pour une fabrique de trains à Smederevska Palanka. À nouveau, il se trouve élu comme syndicaliste et représentant des intérêts des travailleurs mais est viré aussitôt que son appartenance au Parti Communiste Yougoslave, désormais illégal, est révélée. Broz retourne à Zagreb où il est désigné comme secrétaire de l’Union des Métallurgistes de Croatie en Juin 1927, arrêté pour avoir fomenté des grèves, il est jugé à Ogulin mais relâché. Il devient en 1928, secrétaire de la branche du parti à Zagreb. Il est arrêté et jugé pour recèle d’armes le 4 Août 1928. C’est d’ailleurs durant ce procès qu’il va se faire remarquer médiatiquement notamment dans la presse. Il est condamné à 5 ans de travaux forcés et va être envoyé à la prison de Lepoglava, où sont internés de nombreux communistes. Sa femme Pélagija le quitte et retourne en Russie. Sa première femme « légale » 38 marque aussi comme l’évoque Joseph Krulic «Pélagija la Russe (…) correspond exactement à ses années de formation et d’acculturation au monde communiste » 39.
Il restera 2046 jours en prison, successivement à Lepoglava, à Maribor et à Ogulin pour purger sa précédente peine. Il ne retournera plus jamais dans des geôles. Néanmoins ce séjour va lui permettre de rencontrer un personnage décisif pour lui, Moša Pijade, un Serbe d’origine juive. Ĉiĉa Janko 40 est un peintre, éditeur 41 et un intellectuel communiste condamné à 20 ans de prison en 1925. C’est cet homme qui va donner à Josip Broz sa culture marxiste et devenir un mentor idéologique 42. D’ailleurs, la première représentation picturale de Tito date de cette époque et elle fût exécutée par Pijade. Après ces années de prison, Tito se trouve assigné à résidence chez lui à Kumrovec. Mais le maire de son petit village, hostile plus que de raison à la monarchie serbe qui a réalisée un coup d’Etat en Janvier 1929, accueille Broz en héros et cela permet à celui qui se fera désormais appelé Tito 43 de prendre la fuite et au passage de s’acheter à nouveau un costume neuf avec chaussures assorties. Il arrive à Zagreb en 1934, la branche provinciale du parti l’envoie à Vienne où tous les comités centraux du Parti Communiste Yougoslave se sont réfugiés. C’est là qu’il retrouve des personnages clés qui vont devenir des alliés sans faille, ou presque ; parmi eux Edvard Kardelj, Milovan Đilas, Aleksandar Ranković et Boris Kidriĉ. Ces jeunes communistes qui ont à cette époque entre 20 et 30 ans seront les compagnons de route de Tito.

Josip Broz (à droite) en compagnie de Moša Pijade à la prison de Lepoglava.
(Source : http://www.titoville.com)
Nommé membre du bureau politique et du comité central, Tito est envoyé à Moscou en Union Soviétique en 1935. Il travaillera pendant un an à la section Balkan du Komintern 44. Le Parti Communiste Yougoslave manquait cruellement de cadres, la plupart ayant été décimés par le régime monarchique mais aussi par Staline. C’est réellement durant ces années que Tito émerge comme un des leadeurs du parti même s’il se fait discret en Russie soviétique et qu’il acquiert un nouveau pseudonyme, Walter Friedrich. Il évoque lui-même cette période, « Je ne faisais que lire et j’évitais toutes les discussions politiques, le NKVD 45 écoutait par téléphone toutes les conversations dans les chambres. Je compris tout de suite qu’il fallait être sur ses gardes. Par contre, bon nombre de nos hommes ne pensaient pas que leurs conversations puissent être écoutées par téléphone, aussi s’étonnaient-ils de l’arrestation soudaine d’un tel ».
Au cours de ces années, Staline, qui règne d’une main de fer, épure le parti en Russie mais aussi les représentants étrangers du Komintern. Tito survivra grâce à sa prudence et son éloignement de la lutte de faction au sein du Parti Communiste Yougoslave mais aussi, et surtout, grâce à la bienveillance de Georgi Dimitrov, un communiste bulgare, secrétaire général du Komintern. De plus, une pression impitoyable s’exerce sur les cadres du parti, Tito doit répondre à des « biographies caractéristiques » concernant la plupart des dirigeants notamment Milan Gorkić qui finira assassiné par Staline. De cette atmosphère étouffante, l’agent Walter (I.E. Tito) parvient à sortir indemne, « il s’en fallut de peu que je périsse alors (…) Je peux dire que ce furent les jours les plus pénibles de ma vie. Même la guerre fût plus facile », raconte-t-il. Il va retourner en Yougoslavie, où le Parti Communiste est toujours illégal, et purger ce dernier.
Drug Walter (Camarade Walter) va être aussi envoyé à Paris à partir de 1936 pour encadrer et coordonner le cheminement des volontaires yougoslaves des brigades internationales en partance pour l’Espagne, plongée dans une guerre civile terrible. A Paris, il va rencontrer sa deuxième femme, une Slovène, Herta Haas. Cette femme va marquer aussi un moment dans la vie de Tito, son ascension au sein du PCY. Même si Tito va acquérir sa gloire de combattant antifasciste pendant la seconde guerre mondiale, il n’en demeure pas moins une énigme, est-il allé combattre en Espagne ? En effet, il existe un mystère. La biographie officielle est formelle, Tito n’est jamais allé en Espagne. Pourtant durant ses séjours à Paris notamment en 1937, il y a plusieurs périodes troubles. Pendant de longs mois il s’absente. Au début de la guerre d’Espagne, le Komintern constitue un bataillon nommé d’après le leadeur bulgare, Dimitrov. L’un des leadeurs de ce bataillon s’appelait Shapayev, or celui-ci disparaîtra et ne sera jamais retrouvé. Tito aurait donc utilisé ce nom, celui d’un commandant de l’Armée Rouge durant la guerre civile, pour combattre en Espagne contre l’avis même du Komintern. Un brigadiste, Fred Coperman a rencontré Josip Broz à Paris et affirme que ce dernier était présent en Espagne, « le bataillon Dimitrov contrôlait le secteur à notre droite. Leur commandant était un réfugié politique qui a vécu à Moscou et qui s’est battu en Espagne sous le nom de Shapayev. Aujourd’hui on le connaît sous le nom de Tito » 46.

Commandants des Brigades Internationales, ci-dessus de gauche à droite, Oliver Law, commandant Fort, Fred Copeman, Johnson et Josip « Shapayev » Broz.
(Source : http://www.spartacus.schoolnet.co.uk/SPcopeman.htm, tirée du livre Reason in Revolt de Fred Copeman, date indéterminée)
A la fin de l’année 1937, Josip Broz Tito devient secrétaire général du Comité Central du Parti Communiste Yougoslave, cela survient donc à la suite de l’assassinat de Milan Gorkić. Après de nombreux déplacements au cours de l’année 1938, notamment à Moscou, il retourne définitivement en Yougoslavie. Il s’entoure de jeunes hommes fiables rencontrés quelques années plus tôt tel Đilas, Ranković et Kardelj. Malgré l’opposition de Staline, il s’éloigne de Moscou et du Komintern en transférant la direction et le secrétariat du parti en Yougoslavie et surtout en gardant l’idée de Yougoslavie alors que Staline considère ce pays come « le cachot des peuples qui gémissent sous le joug du régime grand-serbe » et qu’il ne méritait pas d’être défendu. La vision de Tito sera singulièrement différente.
La guerre gronde en Europe, Hitler et Mussolini se rapprochent dangereusement de la Yougoslavie et pressent la monarchie de se joindre à l’axe. En Octobre 1940, Tito déclare lors de la 5ème conférence nationale du parti: « Camarades! Arrivent devant nous des jours décisifs. En avant vers une victoire décisive ! La prochaine conférence devra se tenir en territoire libre de l’envahisseur et du capitaliste ! ». Pour lui c’est évident. L’entrée en guerre de la Yougoslavie serait le signe du début de la révolution qu’il entreprendrait.
Six mois plus tard, le coup d’Etat du 27 Mars 1941, mené par des officiers loyaux à Pierre II et soutenus par les britanniques contre le prince régent Paul 47, lui favorable aux axis, va précipiter l’invasion de la Yougoslavie. Le 6 Avril 1941, la Yougoslavie est envahie par l’axe. Le 17 Avril, à Belgrade, un acte de reddition est signé. C’est alors qu’entre en scène le chef de guerre Tito.
IV ) Chef de guerre
La seconde guerre mondiale va être une étape décisive pour Tito. Sa vie, son image, sa carrière et ses actes vont être liés à l’histoire de la Yougoslavie. C’est lors de la guerre que le pragmatisme et le génie politique de Tito éclatent aussi au grand jour. Il lance un appel à la résistance le 15 Avril 1941, avant l’invasion de l’URSS par les nazis. Même si l’action se fera plus tard il est évident qu’il montre dès lors sa singularité. En effet, il est important de noter qu’il ne suit pas les ordres du Komintern dès l’invasion de la Yougoslavie ce qui n’est pas le cas par exemple des communistes en France qui attendent docilement les ordres de Moscou pour agir. La ligne de Tito est beaucoup plus claire et l’opération Barbarossa n’est qu’un coup de pouce décisif du destin dans son action.
Il n’aura cure des percepts soviétiques en ce qui concerne la résistance en Yougoslavie. Premièrement, il sait que c’est la Serbie qui sera le centre névralgique d’un soulèvement. En effet, il se réfère à une tradition insurrectionnelle serbe mais aussi à l’actualité car les serbes se soulèvent partout en Yougoslavie notamment parce qu’ils sont victimes de l’occupation allemande mais aussi des massacres et atrocités commises par l’Etat Indépendant Croate nouvellement créé et dirigé par les Oustachis d’Ante Pavelić. Deusio, il sait aussi qu’il doit faire face à un mouvement de résistance concurrent, le mouvement Tchetnik dirigé par Dragoljub Mihaïlović est favorable à la monarchie mais étant résolument axé sur la Serbie. L’avantage de Tito sur les tchetniks est qu’il peut compter sur un groupe, certes restreint, mais très organisé et surtout présent sur tout le territoire yougoslave et représentant la plupart des peuples du pays. Tito n’était guère favorable à former un front commun avec Mihaïlović et ses tchetniks, même si lors de l’automne 1941 des négociations sont menés. Ces derniers se désolidarisent vite des autres peuples yougoslaves mais commettent des actes de collaboration avec l’occupant.
Tito va même réussir à créer un Etat durant l’été 1941, l’éphémère « République d’Uţice », premier territoire libéré en Europe. Mais en Novembre 1941, la zone s’effondre sous les attaques combinés des axis et des tchetniks. Malgré cette défaite qui entraine la fuite des partisans de Serbie, Tito a pu jauger l’impact que pouvait avoir le fait de libérer des territoires sur les populations locales, même pour une période très courte et lors de sa retraite en Bosnie et malgré les sept contre-offensives de l’axe il va multiplier cette expérience dans les territoires libérés en organisant des comités populaires, contrôlés par les partisans communistes, et qui agirent comme de véritables gouvernements civils.
C’est en Bosnie que sera créée la Yougoslavie, que ce soit par les armes ou par des actions politiques. La Bosnie, incorporée dans l’Etat Indépendant Croate, satellite du Reich, va être le terrain d’une guerre à plusieurs dimensions, d’invasion, civile et de résistance. Néanmoins Tito va réussir, malgré de lourdes pertes, à tenir tête aux axis en employant une tactique de guérilla en adéquation au terrain montagneux que représente la Bosnie. Sur le modèle de la « République d’Uţice », Tito va créer une république similaire en Krajina Bosniaque à Bihać. C’est dans cette ville que va se tenir la première session de l’AVNOJ 48 le 26 Novembre 1942 tandis que la deuxième session se tiendra à Jajce du 21 au 29 Novembre 1943 et donnera notamment le grade de Maréchal à Tito. Malgré la présence d’un gouvernement provisoire yougoslave à Londres soutenu par Churchill, ce dernier ayant pour espoir que se constitue en Yougoslavie un système pluripartite, et la réprobation du Kremlin vis-à-vis de l’action politique de Tito, ses velléités d’indépendance et son charisme vont avoir raison des plans des uns et des autres. Même ses ennemis reconnurent ses qualités, Heinrich Himmler évoqua Tito dans les termes suivants, « Je dois dire que c’est un vétéran communiste, ce Herr Josip Broz, un homme consistant. Malheureusement, c’est notre ennemi. Il mérite pourtant son titre de maréchal. Mais lorsque nous l’attraperons, nous ferons en sorte de lui montrer, et il peut en être sur, qu’il est notre ennemi. Et pourtant, j’aurai aimé avoir une douzaine de Tito en Allemagne… » 49.
De plus, Tito va réussir à évincer de la scène internationale le mouvement tchetnik au profit de ses partisans. Dès 1943 et la conférence de Téhéran, les alliés abandonnent les tchetniks et Tito devient l’unique interlocuteur. Malgré les injonctions de Churchill pour créer un gouvernement de coalition avec les représentants du roi en exil et la pression de Staline, ne supportant pas la prégnance de Tito en Yougoslavie, le maréchal va réussir à mettre la main sur la Yougoslavie fort de ses succès militaires et de l’activité politique dont il a fait preuve avec l’AVNOJ notamment qui instaurait le principe fédéral en Yougoslavie et une indépendance de cette même fédération vis-à-vis de Staline notamment. Malgré une période de transition à la fin du conflit. Tito ayant une prépondérance politique et militaire en Yougoslavie se débarrasse des opposants qu’ils soient royalistes, démocrates ou staliniens et établie une dictature du prolétariat dont il sera le représentant. A la suite d’élections en Novembre 1945, le roi Pierre II est déposé et Tito peut fonder la République fédérative populaire de Yougoslavie qui est proclamée le même jour.
La guerre va marquer la fin de sa relation avec Herta Haas en 1941. Mais lorsque celle-ci sera capturée par les nazis en 1943, il la fera libérer lors d’un échange de prisonnier. Ces années marquent aussi une ascension politique dans un contexte terrible et surtout une relation amoureuse profonde avec Zdenka Paunovic, sa secrétaire, Croate comme lui qui va le marquer profondément. La mort de celle-ci en 1946 sera très mal vécue par Tito. Néanmoins, le maréchal entre dans l’histoire comme un résistant hors-norme ayant tenu tête aux axis et surtout ayant libéré seul son pays, bien que l’appui des alliés fût conséquent et capital. La nostalgie liée à cet époque s’explique donc facilement, la Yougoslavie n’est plus une prison des peuples, les minorités ethniques seraient désormais protégés, ce qui est favorablement accueillie en Bosnie, de plus la zone géographique qui a subit les combats c’est la Bosnie et le souvenir de la guerre, idéalisé par la propagande va marquer les esprits lors de la période post-guerres d’indépendances dans les années 90. Son règne d’une main de fer sur la Yougoslavie pendant 35 ans va le faire entrer dans le panthéon des grands dirigeants politiques.
V ) Président à vie
Cette période de la vie de Tito marque le plus grand des tournants. Le métallurgiste venu des fins fonds de la Croatie est désormais le leadeur d’une Yougoslavie fédérale et communiste qu’il a créé. La présidence à vie de Tito sera marquée par de nombreux épisodes qui vont profondément conditionner les populations yougoslaves mais aussi la perception extérieure de la Yougoslavie. Sa vie privée fusionnant avec sa vie publique, il va devenir grâce à l’aura dont il jouit mais aussi par le biais d’une propagande très efficace, le symbole du pays, que ce soit à l’intérieur mais aussi à l’extérieur. C’est à cet époque que se développe la base matériel de la Yougonostalgie à proprement parlé. Les actions politiques, les images, les lieux, les réformes et toutes les créations de Tito, surtout vis-à-vis de la Bosnie mais aussi au niveau fédéral et international, à partir de 1945 et jusqu’à sa mort vont être abondamment utilisés par le mouvement nostalgique.
Alors que son influence s’étend en Yougoslavie et qu’il montre beaucoup de volonté à appliquer les principes communistes, Tito est trop indiscipliné, n’obéissant pas aux consignes de Staline, ceci commença dès la période de résistance. Malgré sa conviction communiste il ne pouvait renoncer à son autonomie. Au cours des années 1946-48, les Soviétiques tentent de subordonner l’Etat yougoslave directement à sa tête. Alors que dans les autres pays, futures « démocraties populaires », cette méthode fonctionne à merveille, elle échoue en Yougoslavie. Tito quant à lui entretient des rapports avec d’autres dirigeants notamment albanais, grecs et bulgares dans le but de créer une fédération balkanique et ce sans en faire part à Staline. Ce dernier tente alors d’éliminer Tito. Il commence par envoyer des assassins. Tito répond alors à Staline : « Arrête d’envoyer des hommes pour me tuer ! Nous en avons déjà capturé cinq, l’un d’eux avait une bombe et un autre avait un fusil… Si tu n’arrêtes pas de m’envoyer des tueurs, je vais en envoyer un très efficace à Moscou et je n’aurai certainement pas besoin d’en envoyer un autre » 50. La Yougoslavie est exclue du Kominform 51 en Juin 1948. Staline passa à la vitesse supérieure en isolant la Yougoslavie politiquement, économiquement et diplomatiquement. Le refus de plier face à Staline et la volonté d’indépendance de Tito soudèrent le peuple yougoslave autour de lui et du gouvernement. A l’étranger, dans les pays soumis au stalinisme, l’accusation de titisme succède à celle de trotskisme. En revanche, sa rupture avec Staline sera accueillie favorablement par le bloc Ouest. Dès 1949, l’aide occidentale afflua sur la Yougoslavie tandis que l’URSS avait arrêté ses exportations en Yougoslavie de l’ordre de 90%. Tito ne fût pas renversé. De plus, les staliniens furent assez rares. Pour le reste, l’appareil répressif du régime fît son oeuvre avec notamment l’ouverture d’un bagne pour les staliniens à Goli Otok, une île sur l’adriatique.
Comme le souligne justement Paul Garde, « Il (Tito) profita de sa rupture avec le bloc communiste pour mener une politique novatrice (…) il devait s’appuyer sur les pays extra-européens en lutte pour la décolonisation » 52.
L'isolement de la Yougoslavie au sein du monde communiste pousse Tito à choisir une politique de neutralité internationale, fin politicien, il revendique le leadeurship du non-alignement. La Déclaration de Brioni datant du 19 Juillet 1956 initiée par Gamal Abdel Nasser, Josip Broz, Norodom Sihanouk 53 et Jawaharlal Nehru, qui suit la conférence de Bandung, marque le début du mouvement des non-alignés. La première conférence du mouvement qui comptait au départ 25 Etats se déroula à Belgrade en 1961. Dans la continuité de sa politique de neutralité, Tito va voyager à de nombreuses reprises en Afrique, en Asie et en Amérique Latine entre 1962 et 1970. D’autre part, en Europe, il se montre favorable à l’insurrection hongroise de 1956 et il dénonce l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Armée Rouge en Août 1968. Tito va appuyer cette politique jusqu’à sa mort et elle va donner une influence non plus régionale mais résolument mondiale à la Yougoslavie ainsi qu’un prestige non-négligeable dans le monde entier. C’est un aspect majeur de la Yougonostalgie que l’activité de Tito dans le mouvement des non-alignés, mouvement ayant de nombreuses incohérences et imperfections, mais qui a cependant permis cette reconnaissance mondiale et surtout aux Yougoslaves de se considérer comme des acteurs du monde ayant leur mot à dire. Tito aura réussi à faire sortir la Yougoslavie de la poudrière balkanique et de lui donner une légitimité internationale, ce qui était un motif de satisfaction et de fierté de la part des populations de la fédération, malgré les tensions intérieures.
Du côté de sa vie privée, la mort de Zdenka en 1946 le bouleversa, c’est pour cela que le duo Ranković-Đilas va s’aviser de placer au sein de ses gardes du corps, un jeune officier, Jovanka Budisavljević, une Serbe de Croatie. Bien que la date exacte du mariage fasse débat, Jovanka apparaît aux côtés de Tito dès 1952. Ce mariage avait un intérêt politique évident, il s’agissait d’épouser une Serbe pour calmer les velléités de ces derniers. Mais ce mariage arrangé va se retourner sur les conjoints et en 1977, Tito se sépare définitivement de Jovanka sans qu’un divorce soit prononcé. On prêtera à Jovanka Broz un rôle d’agent double du NKVD et même la volonté de renverser Tito avec l’appuie de généraux serbes. Le fantasme de l’agent russe n’est pas nouveau puisque de nombreuses rumeurs firent leur chemin en prétendant que Josip Broz n’était qu’un agent soviétique et que le vrai fût remplacé pendant les purges de 1937.
Durant sa période à la tête de la Yougoslavie, Tito va mettre en scène le faste et les parures. Son épicurisme ostentatoire, comme en témoigne ses costumes, son île de Brioni et ses palais et résidences secondaires sont explicables par son parcours depuis la plus tendre enfance, comme l’évoque Joseph Krulic, il s’agit là du « goût d’un nouveau riche ou d’un ancien pauvre » 54. L’oeuvre politique et l’action de Tito en Yougoslavie feront pardonner à ce dernier son goût du luxe et le faste princier dans lequel il vivait. De nos jours, les yougonostalgiques célèbrent même ses palais, ses costumes et son raffinement puisqu’à l’époque la Yougoslavie avait un mode de vie honorable et bien que Tito se pavane dans le luxe, sa population profitait des bienfaits du communisme.
Pourtant l’automne du dirigeant s’approche. Notamment durant les années 70, en 1970, il annonce lui-même un plan de succession, il délègue le pouvoir à Edvard Kardelj, entre autres. Il laisse place à de nouvelles équipes. La constitution de 1974 formalise l’après-Tito en instaurant un principe de présidence collégiale. Broz va retrouver au crépuscule de sa vie, une métaphore de ses débuts, il voyage, il se déplace, change de costume. Joseph Krulic saisit très bien cet atmosphère de fin de règne qui entoure les dernières années du maréchal: « Tito représente bien l’homme déraciné du XXème siècle, interposant contre l’insécurité et la désespérance le divertissement, au sens pascalien, du confort matériel ou idéologique. Tito cumule les deux : le goût du faste et celui de la croyance idéologique » 55. De plus il caractérise Tito comme un « personnage discipliné, avide de reconnaissance sociale » 56. Il est intéressant de noter que Tito du fait de son expérience de la vie maitrisait de nombreuses langues, cependant, il avait de nombreuses difficultés à s’exprimer en serbo-croate 57 comme Mao avec le mandarin.
Le 4 Mai 1980 à 15h05 à la Clinique de Ljubljana meurt le président de la République Fédérative Socialiste de Yougoslavie, président de la Ligue Communiste Yougoslave, Commandant Suprême des forces armées et Maréchal de Yougoslavie Josip Broz Tito après des mois d’agonie. L’homme aux 119 décorations sera enterré le 8 Mai 1980 à Belgrade. Plus de 200 délégations du monde entier représentants 127 pays seront présentes.
Ce premier point permet d’appréhender au mieux l’essence et la pièce maîtresse de la Yougonostalgie, Josip Broz Tito. Il est impossible de concevoir ce phénomène sans s’attarder en détail sur la vie de ce dirigeant communiste hors-norme. D’une jeunesse laborieuse et sommaire, Josip Broz va être porté par le destin et devenir le dirigeant de la Yougoslavie communiste. C’est ce destin qui fascine, intrigue et intéresse les yougonostalgiques comme les détracteurs de Tito. On va ensuite se consacrer à la seconde guerre mondiale et à l’impacte de celle-ci sur la Yougoslavie et la nostalgie qui en résulte. Le découpage chronologique de la vie de Josip Broz permet de montrer que malgré une appartenance aux couches pauvres de la population, sa trajectoire n’est pas logique. Son parcours est plein de contradictions. Ces contradictions sont aussi celle d’un pays et plus largement d’une région, les Balkans, que Slavoj Ţiţek, psychanalyste Slovène, considère comme l’inconscient de l’Europe 58, une région peu comprise par l’Europe Occidentale car l’occident y transpose ses propres contradictions. Dès lors, les contradictions du personnage de Tito, du conflit mondiale en Yougoslavie, de la Yougoslavie communiste et de l’écroulement de celle-ci apparaissent comme un enchainement logique de contradictions irréconciliables que seuls peuvent réconcilier la force, la terreur d’Etat, la croissance économique ou une fuite en avant systématique.

Les dignitaires et plénipotentiaires du monde entier le 8 Mai 1980 lors de l’enterrement de Tito.
(Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/5a/Titova_sahrana.jpg)
LA SECONDE GUERRE MONDIALE EN YOUGOSLAVIE, TERREAU FERTILE ?
La seconde guerre mondiale revêt une importance à plusieurs niveaux. Tout d’abord, elle est capitale d’un point de vue militaro-politique, puisque les féroces combats qui ont eu lieu dans les Balkans à cette époque vont décidés de l’avenir de la Yougoslavie. De plus, on voit émerger nombre des forces contenues par la monarchie de l’entre deux guerres et aussi toutes les exacerbations ethniques même si l’exemple de partisans et leur tactique supranationale qui va réussir à en faire la force dominante en Yougoslavie tenta de déjouer cela. D’autre part, la seconde guerre mondiale constitue pour la Yougoslavie une réelle guerre civile et malgré la victoire des partisans, qui voit la création d’une mythologie positive, le conflit mondial va ouvrir des plaies réutilisées lors des années 90 par les forces nationalistes notamment en Bosnie et Herzégovine.
Alors que la Yougoslavie tente tant bien que mal de ne pas être prise par les forces centrifuges du conflit mondial, elle va y entrer brutalement. Le régent Paul de Yougoslavie, oncle du roi Pierre II, se rapproche des axis en signant le 25 Mars 1941 un pacte, impopulaire parmi les Serbes. Le coup d’Etat du 27 Mars 1941, mené par des officiers favorable à Pierre II et soutenus par les britanniques qui dénonce le pacte, va précipiter l’invasion de la Yougoslavie et déclencher un processus guerrier très violent. Belgrade sera la cible d’un bombardement très meurtrier de la part de la Luftwaffe 59.
Le 6 Avril 1941, la Yougoslavie est envahie par l’axe et l’armée royale se trouve balayée. Le 17 Avril, à Belgrade, un acte de reddition est signé, le roi s’exile et le gouvernement fait de même. La Yougoslavie se trouve démantelée (voir carte en annexes) en divers zones d’occupations et Etats satellites du Reich ou de l’Italie fasciste. Alors que certaines zones sont occupés par les troupes allemandes, d’autres se trouvent sous protectorats italiens, hongrois ou bulgares. En Serbie, Milan Nedić, un général de l’armée royale prend le contrôle d’un Etat serbe amputé de nombreux territoires. Les nazis mettent en place un régime sous leur contrôle appelé Gouvernement de salut national mais dirigé de facto par Nedić. Il y aura aussi un Royaume croupion du Monténégro dominé par les italiens mais n’ayant aucune incidence sur l’épicentre de la guerre, le territoire de la Bosnie et Herzégovine passé sous contrôle de l’Etat Indépendant Croate.
I ) Nezavisna Država Hrvtaska
La Bosnie et Herzégovine se trouve englobée dans ce nouvel état qui incorpore aussi la Croatie moins les terres irrédentes 60. L’Etat Indépendant Croate devait être en théorie une monarchie dirigée par un petit cousin de Victor Emmanuel III, alors roi d’Italie. Cet Etat est né d’un accord entre le roi d’Italie, le Duce Benito Mussolini et Ante Pavelić, qui serait le premier ministre. Il est important de rappeler l’histoire et le rôle du mouvement Oustachi qui ne date pas de la guerre. Ce mouvement, mineur d’un point de vue global, accompagne chronologiquement la montée du fascisme dans les années 30 même s’il n’a pas l’envergure du Parti National Fasciste dirigé par Mussolini ou du NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands) d’Adolf Hitler et va se montrer capital dans le déroulement de la guerre dans les Balkans.
Le mouvement Oustachi 61 fût fondé en 1930, en Italie. Le lien avec les fascistes italiens évident. Ante Pavelić est le chef incontestable du mouvement. Né en Bosnie et Herzégovine, ce juriste s’engage dans le Parti Croate du Droit, une formation politique nationaliste opposée à la monarchie serbe et qui sera interdit comme tous les autres partis politiques (donc le parti communiste) ce qui contraindra Ante Pavelić à l’exil. Après un passage à Vienne, il va à Rome et fonde un nouveau parti en liaison avec d’autres exilés, membres du Parti Croate du Droit. Ce sera le parti des oustachis. Le groupuscule va se distinguer par des insurrections ratées à l’intérieur de la Yougoslavie, ces soulèvements seront pilotés par le groupe qui a préalablement installé des camps d’entrainement en Hongrie et en Italie, deux pays favorables au mouvement. Celui-ci se distingue par sa participation à l’assassinat du roi putschiste Alexandre 1er en visite à Marseille le 9 Octobre 1934, il sera tué par un nationaliste macédonien membre de l’Organisation révolutionnaire intérieur macédonienne 62 appuyé par le mouvement oustachi.
À Rome où il réside ensuite, il fonde un nouveau parti nationaliste, en collaboration avec les membres de la faction dure du Parti croate du droit, exilés comme lui. Ce sera le parti des oustachis (de ustaša, « insurgé, rebelle »). Soutenu par les mouvements fascistes italiens, il prend de l’ampleur et implante des camps d’entraînement en Hongrie. Le groupe a d’abord des activités terroristes : il commandite l'assassinat le 9 octobre 1934 d'Alexandre Ier, en visite d'État à Marseille. Le ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou est aussi tué lors de l'attentat mais par les gendarmes français durant la fusillade qui suit l’assassinat. Même s’il faut noter que des controverses historiographiques existent sur le commanditaire exact de l’attentat 63. Malgré une dissolution à la suite de l’attentat, le mouvement demeure. Comme l’évoque Ivan Djuric, les activités du groupe se poursuivent « dans trois foyers : le premier, en Italie, autour de Pavelić, le second en Autriche et en Allemagne (…) et le troisième, en Croatie même » 64. Le mouvement décide de calmer le jeu à la suite de ce coup d’éclat et de s’aligner sur l’Italie et l’Allemagne.
Cette attente porta ses fruits puisqu’en Avril 1941, après l’invasion de la Yougoslavie, l’Etat Indépendant Croate est proclamé par Slavko Kvaternik et malgré sa structure théoriquement monarchique c’est Ante Pavelić qui exerce la réalité du pouvoir, premier ministre, il deviendra Poglavnik (Chef) et va s’appuyer sur les Domobrani de la Garde nationale croate, la force militaire du régime. Le régime s’aligne, comme celui de Nedić en Serbie, sur la politique d’extermination et de persécution des populations juives. Mais Pavelić peaufine sa politique en y incluant un autre peuple à abattre, le peuple Serbe, très présent en Bosnie et Herzégovine, partie intégrante de l’Etat Indépendant Croate. Les Musulmans Bosniaques sont considérés comme la « fleur de la nation Croate » ce qui est contradictoire avec l’essence chrétienne catholique de ce régime de fantoche qui ne sera pas à une contradiction près. Nombre de Musulmans Bosniaques seront incorporés dans les rangs des Domobrani. Et lorsque les autorités Bosniaques critiquent et dénoncent publiquement le régime Oustachi et ses mesures contre les juifs et les serbes par le biais de fatwa (fetva 65 en Bosniaque) comme à Prijedor, le 23 Septembre 1941, à Sarajevo le 12 Octobre ou encore à Banja Luka en Novembre de la même année 66, les Oustachis n’hésitent pas à faire des expéditions punitives et à tuer ou enrôler de force des Bosniaques. Les tchetniks vont faire de même en menant des attaques en Bosnie contre les Musulmans à Prijedor notamment, au milieu de l’année 1942, un millier périront 67. Paul Garde 68 et les auteurs Mirko Grmek, Marc Gjidara et Neven Simac 69 vont dans ce sens en évoquant des rapports de gradés du mouvement tchetniks après des massacres commis à Foĉa et du témoignage de Tito après en avoir chassé les tchetniks.
Les Musulmans Bosniaques se retrouvent dans une situation paradoxale. Ils n’ont pas d’appui extérieur. Ils sont incorporés ou volontaires dans les Domobrani mais les allemands ne voulant pas que Pavelić ait trop d’importance dans la zone et pour que ceux-ci se dotent d’une force pour faire face aux tchetniks. Les nazis vont utiliser les Musulmans Bosniaques par le biais d’un personnage controversé, Mohammed Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem qui sera un véritable Voyageur représentant placier (VRP) 70 pour le compte des nazis en vue de créer une unité Waffen-SS qui comptera près de 20 000 soldats en moyenne, la moitié étant volontaires de gré, l’autre de force. La plupart des membres de l’unité appelée Handţar 71 sont Musulmans mais des Croates et des Serbes seront aussi incorporés, ce qui démontre bien la lutte d’influence entre les Oustachis et Himmler, l’unité sera d’ailleurs connue comme un régiment croate. Enver Redţić développe minutieusement les origines, la formation et les combats ainsi que la dissolution de l’unité Handţar 72. L’existence de ces volontaires ou conscrits musulmans ne constitue que la rencontre d’un régime aux abois avec les ambitions régionales de certaines minorités, cette unité n’est qu’un cas parmi d’autres, mais il est évident que dans la mémoire collective des Bosno-serbes, la participation de Musulmans Bosniaques à une unité SS occupe une place importante. Cependant, celle-ci est floue à cause de la complexité des luttes et des acteurs. Certaines positions sont totalement contradictoires, fustigation des Handţar et adoration des Tchetniks. De plus ces positions varient selon l’endroit où l’on se trouve en Bosnie et Herzégovine.

Mohammed Amin al-Husseini passant en revue une unité de la 13e division de montagne de la Waffen SS Handţar en Silésie au mois de Novembre de l’année 1943.
(Source : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive), Wikipédia)
Les Oustachis vont mettre en place une politique d’extermination et de massacres vis-à-vis des populations serbes se situant dans le territoire de l’Etat Indépendant Croate. Cela sera une des sources qui expliquent les antagonismes entre Serbes et Croates durant la dislocation violente de la Yougoslavie dans les années 90, Vojislav Šešelj, leadeur extrémiste serbe n’hésitera pas, par exemple, à vociférer contre les « hordes oustachies » lors de la proclamation d’indépendance de la Croatie 73. A ce moment là, on évoque le spectre oustachi et le camp de concentration et d’extermination de Jasenovac 74. Des centaines de milliers de Serbes seront tués par les Oustachis. Ceux-ci vont perdre du terrain et les bastions de résistance des partisans vont avoir raison de l’Etat Indépendant Croate. Celui-ci va s’écrouler avec la retraite allemande en Mai 1945 alors que le territoire était déjà sous contrôle des partisans de Tito.
II ) Des tchetniks aux partisans
Alors que l’Europe est sous la botte nazie, en Yougoslavie, désormais démembrée, des groupes de résistances et d’oppositions à l’occupant et aux collaborateurs se forment. Deux forces vont se démarquer et tenter de s’accaparer la légitimité de la résistance. Il est important de noter qu’il s’agit de forces qui préexistaient au conflit. La première est le Parti Communiste Yougoslave, honni par la royauté. Ses dirigeants, Tito en tête, sont retournés en Yougoslavie après un périple moscovite et une hécatombe dont le précédent dirigeant, Gorkić, aura fait les frais dans le but de faire la révolution. La seconde force est constituée d’officiers serbes appartenant à l’armée royale yougoslave se regroupant autour de l’officier, Dragoljub « Draţa » Mihailovic. Les uns vont devenir l’ossature des Partizani (partisans) tandis que les autres vont former le mouvement Ĉetnik 75 (tchetnik).
Le haut commandement de l’armée Yougoslave a capitulé d’une manière rapide. En réaction, un petit groupe d’officiers serbes va entrer en résistance. Réunis autour de Draţa Mihailovic, un colonel d’état-major, ils vont former des maquis, au départ dans la Ravna Gora, en Serbie centrale. Ils suivent la tradition des ĉetnik du début du XXème siècle et renouent avec un passé militaire glorieux mais bafoué. Ils se donnèrent le nom de « Détachement ĉetnik de l’Armée Yougoslave » (Četnički odredi jugoslovenske vojske) puis « d’Armée Yougoslave dans la Patrie » (Jugoslovenska vojska u otadžbini). Les tchetniks ont engagé la lutte dès le mois de Mai 1941 contre l’occupant axis. Bien que supervisé par des officiers de l’armée, le mouvement tchetnik est hétéroclite, il regroupe de royalistes, des malandrins mais aussi de simples citoyens antifascistes et anticommunistes. Leurs projets politiques sont flous. Malgré une reconnaissance du gouvernement en exil à Londres, les tchetniks ne sont recrutés que parmi les Serbes, malgré quelques très rares exceptions. Leur volonté de créer une « Grande Serbie » pure et nettoyé de tous les éléments non-serbes les discréditent vis-à-vis des autres peuples et ils s’engagent dans une lutte à mort contre les traitres Croates ayant cédés trop vite aux nazis. Joseph Krulic n’oublie pas de rappeler que malgré l’Histoire récente, « il ne faut pas faire d’analogie entre les ĉetniks de la Seconde Guerre mondiale et ceux des guerres des années 1990 » 76. Mihailovic n’avait pas un contrôle absolu sur les groupes se réclamant de lui alors que les tchetniks des années 1990 sont encadrés et envoyés en appui de la JNA 77
De plus Stefano Bianchini rappelle que les tchetniks sont des « alternatifs » 78 que ce soit par rapport aux Oustachis, voulant créer une « Grande Croatie » mais surtout vis-à-vis des autres groupes antifascistes. L’insistance notoire sur le « serbisme » exclue les autres peuples. Leur ligne idéologique faite de nationalisme serbe et de royalisme centralisateur ainsi qu’une stratégie militaire attentiste exclue toute alliance, même tactique, avec les partisans. Très célèbres en Serbie, en Herzégovine et au Monténégro jusqu’en 1944, les tchetniks vont voir leur aura diminuer au gré des victoires de Tito mais aussi au gré des massacres commis par les tchetniks que ce soit sur les Croates ou les Musulmans. Les actions des tchetniks contre l’occupant sont beaucoup moins engagées que celles des partisans, ces derniers sont la cible primal de Mihailovic. Dès Novembre 1941 et malgré des tentatives d’apaisement entre partisans et tchetniks, ceux-ci attaquèrent les troupes de Tito. Cela a plongé le pays, déjà occupée et démembrée dans une lutte fratricide. Lutte qui avantagera les tchetniks, considérés par les alliés comme les véritables résistants en Yougoslavie jusqu’à ce que le doute s’installe en 1943 grâce aux collaborations sporadiques mais de plus en plus nombreuses des tchetniks avec l’occupant mais aussi à cause de la propagande intense menée par les partisans de Tito.
Dans ce pays effrité, Tito et son groupe, à forte tendance yougoslave, vont émerger. Dès le 15 Avril 1941, il lance un appel à la résistance à tous les peuples du royaume ayant signé son acte de reddition quelques jours plus tôt. L’invasion de l’URSS par les nazis va se montrer décisive. Les partisans, très disciplinés vont profiter de la vague insurrectionnelle de l’été 1941. A Uţice en Serbie, les partisans vont expérimenter des formes d’autogouvernement dans des zones libres. Mais les nazis auront vent de cette zone de trouble. En Novembre 1941, les axis vont lancer une offensive pour chasser Tito et les partisans de la zone d’Uţice. Il s’agit là de la première des sept offensives anti-partisanes. Cette expression est beaucoup utilisée par les historiens de l’époque communiste et elle est reprise de nos jours que ce soit par les historiens actuels ou la plèbe. Les mouvements des principales forces des partisans de Tito peuvent être suivis par le biais de ces offensives qui illustrent très bien la mise en scène d’un jeu du chat et de la souris en fantastiques offensives où les partisans s’en sortent toujours en infligeant de nombreuses pertes aux axis. La réalité demeurent plus raisonnables, effectivement les partisans concentrent sur eux des adversaires beaucoup plus nombreux mais ils ne les battent pas à plate couture, au contraire, les hommes de Tito s’échappent de situations inespérées au prix de nombreuses pertes.
La première offensive expulse la plupart des forces partisanes en dehors de Serbie jusqu’en 1944, la plupart vont aller en Bosnie et Herzégovine, au Monténégro, où officiera Milovan Đilas et au Sandţak de Novi Paţar. La seconde offensive allemande, en Janvier 1942, va rejeter la plupart des partisans en Bosnie orientale et en Herzégovine. L’hiver aidant, les partisans seront décimés mais pas vaincus. Durant le printemps 1942, la bataille de Kozara, souvent confondue avec la troisième offensive de l’Axe, va sonner le glas, certes temporaire, de la résistance des partisans en Krajina Bosniaque. En effet, à un contre dix 79, les partisans y sont anéantis. D’autre part, un peu plus à l’Est, Tito doit se replier face à la troisième offensive allemande qui se déroule durant l’été 1942, cette offensive est la plus dure vis-à-vis des partisans mais ceux-ci réussissent à s’extirper vers l’ouest mais seront encore attaqués lors de la bataille de la Neretva, quatrième offensive de l’axe. Bataille qui fera l’objet d’un film 80.La cinquième offensive qui se déroule dans la vallée de la Drina près de la rivière Sutjeska entre Mai et Juin 1943 va marquer encore une fois un coup sévère pour les partisans. La victoire tactique revient aux axis aidés des oustachis cependant les partisans sont encore debout. Après cette offensive, ces derniers vont se réorganiser et ajouter une dimension politique à leur combat et surtout concrétiser la stratégie de Tito, en Novembre 1943 se tiennent les sessions de l’AVNOJ et du ZAVNOBiH qui vont respectivement décider du sort de la Yougoslavie et de la Bosnie et Herzégovine à l’issue de la guerre. Après la capitulation italienne en Septembre 1943, les allemands tentent de porter un coup fatal aux partisans lors de la sixième offensive, ce qui va s’avérer encore une fois un succès relatif au niveau tactique mais un échec stratégique, faillite qui va se conclure avec la septième et dernière offensive, connue sous le nom de « raid sur Drvar », et qui eut pour but d’assassiner directement Tito. Un échec puisque celui-ci réussit à fuir pour l’Adriatique et installe son Quartier-Général sur l’île de Viš. A partir de cette dernière opération qui marque un tournant sur le front Yougoslave, ce sont les partisans qui vont prendre l’initiative. La Bosnie va être sous le contrôle presque total des partisans ainsi que la Serbie à partir de 1944. La conjoncture se montrait favorable aux partisans et la clairvoyance stratégique de Tito portait ses fruits. L’axe commençait à s’effondrer, les forces des collaborateurs oustachis mais aussi tchetniks qui s’épuisaient, l’avancée russe en Bulgarie et l’aide logistique de la part des alliées, autant de facteurs qui faisaient des partisans la principale force militaire dans les Balkans au début de l’année 1945 81.
La victoire de Tito est un modèle de calcul stratégique malgré une infériorité tactique évidente. La patience est mère de toutes les vertus. Cet adage s’applique parfaitement à cette situation. Tito, à l’instar d’un De Gaulle, a très vite compris les ressorts de la guerre ce qui ne fût pas le cas de Draţa Mihailovic, le leadeur tchetnik, agglutiné à des schémas datant de la première guerre mondial et n’ayant pas de talent politique. Tito a compris le caractère international du conflit et surtout les enjeux de puissances en cours. De plus, malgré des faiblesses tactiques qui ont souvent conduit Tito dans « l’antre du loup », l’entrainement idéologique de ses hommes, la connaissance du terrain ainsi qu’une certaine divine providence aidèrent les partisans à ne pas être totalement anéantis par les axis, les collaborateurs ou les tchetniks. Le jeu de « chats et de souris » qui ressort des offensives anti-partisanes ne doit pas masquer l’intense lutte armée menée sans coup férir par les partisans, lutte basée sur le principe de guérilla qui s’avéra tactiquement couteuse mais au final payante.
A noter aussi que ce sont les vainqueurs qui font l’histoire. L’historiographie yougoslave et dans sa continuité, l’historiographie bosniaque parlent d’une guerre de libération. Le dualisme des historiens bosniaques est sans équivoque. Pour Smail Ĉekić, professeur à l’université de Sarajevo 82, il y a d’un côté le Mouvement de Libération Populaire de Tito et de l’autre les forces d’occupations et de collaborations représentées par les Axis auxquels sont liés les Oustachis et les Tchetniks. On évoque peu l’expression de front yougoslave. Aussi, à contrario de la fantasmagorie occidentale, les collaborateurs sont mis au même pied que l’occupant voir diabolisés, comme ce fût le cas des Oustachis pour le camp d’extermination de Jasenovac ou des Tchetniks pour les massacres commis contre les populations Musulmanes et Croates de Bosnie.
D’autre part, il ne faut pas oublier que le mouvement partisan est résolument yougoslave, de par son dimension territoriale mais aussi de par sa composition plurinationale à la différence du mouvement tchetnik, lui aussi étendu territorialement mais dominé par les Serbes. Tito a su profiter de cela, même s’il est vrai que l’approche résolument yougoslave du parti communiste poussait énormément en ce sens. En Bosnie par exemple, à partir de 1942, les forces des partisans comptent près de 65% de Serbes, 25 % de Musulmans et 10 % de Croates 83. Cela ne correspond pas totalement à la répartition ethnique de la Bosnie et Herzégovine notamment à cause de la prédominance serbe, néanmoins le déséquilibre n’est pas flagrant. C’est très important pour les historiens bosniaques d’insister sur la participation des Musulmans Bosniaques au Mouvement de Libération Populaire.
Alors que les partisans fuient dans les montagnes serbes et entrent en Bosnie pour reproduire l’expérience d’Uţice mais aussi pour trouver de nouveaux soutiens surtout chez les Bosno-serbes, très durement frappés car la Bosnie est englobée dans l’Etat Indépendant Croate et celui-ci pratique une politique très dure à leur égard. Néanmoins de grandes figures bosniaques de la Yougoslavie vont émerger durant ce conflit, on évoquera Dţemal Bijedić ministre yougoslave de 1971 à sa mort en 1977 et Raif Dizdarević, Président de la Présidence de la République Socialiste de Bosnie et Herzégovine de 1978 à 1982 puis de la Présidence de la Yougoslavie entre 1988 et 1989. Ces figures de la Yougonostalgie émergent avec le conflit mondial et prennent une grande importance durant la période communiste et restent aujourd’hui emblématique du destin des Bosniaques dans la Yougoslavie. Car la Bosnie a indéniablement « héritée » de ses figures politiques nationales à dimension yougoslave.
Durant cette guerre de libération, on s’aperçoit qu’il y a un changement crucial dans les relations politiques en Bosnie et Herzégovine. La victoire dans ce conflit dépendait bien sur de l’appui des alliés mais aussi d’une unité nationale de tous les citoyens en Bosnie. En somme ce conflit est une petite révolution nationale en Bosnie même si elle montre ses limites car au lieu de construire un peuple calqué sur le peuple Yougoslave en Bosnie et Herzégovine on maintient un statuquo, nécessaire d’un point de vue tactique et plus tard, Tito par conscience et calcul politique va confirmer les Musulmans en tant que Nation.
Mais du conflit mondial c’est un évènement politique qui retient l’attention des historiens, politiciens et politologues bosniaques, le ZAVNOBiH qui précède l’AVNOJ, organisation « parapluie ». Car cette réunion politique pose les fondements d’une Bosnie et Herzégovine une et indivisible au sein d’une fédération Yougoslave.
III ) AVNOJ 84
L’essence de ces initiatives politiques menées par le Mouvement Populaire de Libération en Yougoslavie durant la seconde guerre mondiale est très bien illustrée par cette déclaration de Tito :
« La guerre de libération des peuples en Yougoslavie ne serait pas si légitime et si efficace si le peuple yougoslave ne voyait pas les perspectives de l’anéantissent du fascisme, de l’establishment bourgeois en Yougoslavie, l’exploitation et les haines nationales… Cette guerre ne serait que du vent, voire un mensonge, si elle n’incluait pas en plus du but Yougoslave ultime, la quête national pour chaque nation car en plus de la libération de la Yougoslavie, il en va de la libération des Croates, des Slovènes, des Serbes, des Macédoniens, des Albanais et des Musulmans… » 85.
Le ZAVNOBiH ne peut être compris sans l’étude de l’organisation mère qui contrôlait celui-ci, c'est-à-dire l’AVNOJ. Bien que cette organisation ne soit pas exclusivement menée par des communistes, il s’agit du levier utilisé par ces derniers pour contrer l’emprise fasciste des axis mais aussi des collaborateurs, qu’ils soient « étatiques », comme la NDH, la Serbie de Nedić, le Royaume Albanais ou encore l’Etat Indépendant du Monténégro ou non, comme le mouvement tchetnik, à ne pas ranger exclusivement dans la case collaborateur. L’AVNOJ est Yougoslave. Après la première session à Bihac, plusieurs lignes directrices se forment. Tout d’abord, la mise en place d’une démocratie en Yougoslavie devient une nécessité ainsi que le respect de la propriété privée, des minorités nationales ou ethniques et la liberté pour qui que ce soit d’entreprendre. Cela témoigne que les communistes avaient peu d’emprise sur l’AVNOJ, volontairement ou non.
Néanmoins, la seconde et fameuse session à Jajce en 1943 prend des allures de constitution. Il en résultera de nombreuses décisions capitales pour l’avenir de la Yougoslavie. Le pays sera une fédération basée sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette fédération sera composée de six républiques ayant des droits égaux au sein de la fédération. On instaure un Comité National de Libération de la Yougoslavie 86 qui fait écho, si l’on établit un parallèle, avec le Comité français de Libération national. On y révoque le gouvernement en exil et on exclut un retour au pays de la part du roi tant qu’un référendum populaire sur le maintient de la monarchie ne sera pas tenu, un moyen pour les communistes de gagner du temps pour prendre le contrôle du pays par le biais du Comité National de Libération dominé par les communistes. Cette deuxième session est importante car Tito est nommé Maréchal de Yougoslavie, il sera d’ailleurs le seul auquel on a attribué ce grade, et premier ministre. Il devient grâce à l’AVNOJ le chef suprême de la résistance d’un point de vue militaire mais aussi politique. L’AVNOJ pour s’appuyer sur toute la Yougoslavie déclare être l’organisation suprême représentant les Conseil de Libération des différentes futures républiques.
En effet, il faut savoir que l’AVNOJ a été créé pour articuler et contrôler tout ces mouvements nationaux de libération, l’AVNOJ exprimant l’unité dans le combat pour la libération, l’égalité entre les peuples, le respect pour les minorités mais surtout la prise de contrôle totale des communistes sur le terrain réel, ce qui ne laissait aucune chance au gouvernement en exil, et qui conduisait les puissances alliées à accepter cet état de fait. La proclamation de l’AVNOJ parle spécifiquement de la Bosnie et Herzégovine en tant que territoire national libre constitué de Serbes, de Croates et de Musulmans, même si ceux-ci ne sont pas reconnus en tant que nation. Néanmoins, un débat intense va être mené pour savoir si la Bosnie et Herzégovine sera le sixième flambeau sur les armoiries de la future fédération Yougoslave.
IV ) Cinéma & guerre, une puissante combinaison ?
La propagande yougoslave a été très classique. Elles commencent par des journaux, comme OsloboĊenje en Bosnie, des affiches, des lieux de commémorations en bref, il existe une multitude de champs qui ont été explorés par les nervis de la nation yougoslave. Il existe un champ très original quia bercé durant de nombreuses heures télévisuelles ou cinématographiques les populations yougoslaves. Il convient d’exploré ce sous genre du film de guerre, ce qu’on appelle les films de partisans. Car au-delà des lieux de commémorations, des défilés et des images d’archives, la Yougoslavie a financé et créé de nombreux films inspirés des évènements de la seconde guerre mondiale, en particulier les sept offensives de l’occupant et des collaborateurs.
Fait unique d’ailleurs, Tito est le seul dirigeant communiste qui sera incarné par un acteur de son vivant dans un film, certes yougoslave, mais à dimension hollywoodienne. Particularisme ou ironie de l’histoire, c’est selon, Tito sera incarné par un acteur de Hollywood, Richard Burton, dont il dira d’ailleurs qu’il était très réaliste pour le rôle 87. Cela se fera pour le film Sutjeska 88, il s’agit d’ailleurs du film le plus couteux pour la production yougoslave. Il retrace la cinquième offensive qui a eu lieu dans la vallée de la Drina, près de la rivière Sutjeska, dont le nom a été donné au parc naturel. Le long-métrage est d’ailleurs tourné sur les lieux mêmes de la fuite des partisans. Bien sur, le film est un pur produit de propagande. Il est rempli de clichés dont le principal est le leadeur charismatique Tito et à la fin, ce qui fût une déroute est montré en victoire. Néanmoins, la participation de Tito au tournage et les conseillers militaires yougoslaves apportent une certaine dose de vérité et de réalisme. Et puisque l’histoire est écrite par les vainqueurs, il y a là une parfaite illustration de cette démarche. Vlado Vurušić, dans un article pour le quotidien croate Globus, déclare que « de nombreuses générations d’habitants de l’ex-Yougoslavie ont grandis avec les films de partisans et notamment le message prononcé par Richard Burton dans le film Sutjeska 89, il n’est donc pas étonnant que ces films soient en tête des audiences malgré des dizaines de rediffusions. 90 »
Les films sur les partisans ont été très populaires et très popularisés durant les années 60, 70 et 80. Les caractéristiques principales de ces films sont simples, l’action se déroule durant le second conflit mondial, en Yougoslavie et les partisans sont les principaux protagonistes de l’action et les antagonistes sont les axis, les collaborateurs ainsi que les éventuels traîtres et autres infiltrés dans les rangs des partisans.
Il existe de nombreux désaccords sur une définition exacte du sous genre. Même s’il appartient au film de guerre et qu’il en a de nombreuses caractéristiques comme le caractère populaire, divertissant, avec de nombreuses scènes épiques et sacrificielles, de nombreux figurants, une musique pompeuse, une production couteuse et de nombreux plans larges ; ce sous genre est très lié au western spaghetti qui se développe de l’autre côté de l’adriatique. Malgré l’abondance des scènes de masses et des combats épiques, il existe même une similitude dans l’aspect des costumes, le calot avec l’étoile rouge remplaçant le chapeau de cow-boy. Le pistolet mitrailleur ou le fusil Mauser volé remplaçant le six-coups et la Winchester. D’autre part, les scènes de guerre offrent souvent un duel entre deux ennemis particuliers, un partisan contre un allemand, un collaborateur oustachi ou tchetnik voir un traître, ces duels reprennent tous les codes du western spaghetti, à savoir, zoom sur les visages suants et fatigués. Le premier combattant à dégainer est souvent le dernier à rester debout. Aussi, il est intéressant de noter qu’il y a souvent un italien dans ce genre de film, mais il se trouve systématiquement du côté des partisans, qu’il s’agisse d’un partigiano ou d’un déserteur.
Veljko Bulajić est celui qui introduit tout ces codes au sein du paysage cinématographique yougoslave en plein essor par son film Kozara datant de 1962, ce film, traitant de la bataille de Kozara en 1943, étant le prototype du film de partisans. Il existe une autre branche du cinéma yougoslave qui va connaître, sous l’impulsion des communistes un essor tout aussi remarquable. Il s’agit de films plus contemporains et ayant rapport avec les difficultés sociales, ils sont liés à la poétique naturaliste de la « vague noir » yougoslave, une tentative de réaliser des films à conscience sociale.
Bien que leur attrait cinématographique pur soit souvent limité, une richesse certaine émane de ces créations. Les films de partisans sont très populaires et certains acteurs vont être propulsés au rang d’icônes et seront très liés à ce sous-genre cinématographique. Aussi, de nombreux films seront très liés aux spectateurs. En Bosnie, ces films sont élevés au rang de films cultes. Il s’agit d’authentiques témoignages d’une façon de faire le cinéma dans cette région. Le film partisan est vraiment typique du cinéma yougoslave. L’un des exemples allant dans ce sens est que l’un d’eux, Neretva réalisé par Veljko Bulajić, sera même en lice pour l’obtention d’un Oscar. Pour revenir à la Bosnie, l’un des films de partisans qui a marqué le pays, et notamment Sarajevo, s’intitule Walter défend Sarajevo 91. Réalisé en 1972 par Hajrudin Krvavać, surnommé alors le Sergio Leone des Balkans 92, ce film conte les aventures d’un partisan de Sarajevo, pourchassé par l’occupant allemand. Ce partisan qui a réellement existé est surnommé Walter, en réalité il s’appelait Vladimir Perić. Une rue de Sarajevo est d’ailleurs appelée en son honneur, Walter Perić. Le film reste très populaire à Sarajevo et les lieux cultes du tournage sont des endroits de promenades très prisés par les habitants de la ville. Curieusement, le film a connu un succès inattendu en République Populaire de Chine où il compte une large communauté d’aficionados et même des produits dérivés comme des bières. La nostalgie de ce film, outre des ventes de dvd et des rediffusions télévisées, est visible dans le champ artistique et notamment musical. Il s’agit là d’une mise en abime nostalgique puisque de nombreux musiciens se servent de ce film, de la musique du film comme base pour des chansons, ce qui est le cas de Zabranjeno Pušenje 93 ou récemment de Dubioza Kolektiv 94.

Affiche du film Walter défend Sarajevo
(Source : Personnel)
Malgré une qualité variable, ces films fortement endoctrinés par la propagande du régime ont toujours eu une forte audience, forcée ou non, dans les cinémas de Yougoslavie. De plus même s’ils se caractérisent par un côté western très prononcé, ces films se présentent toujours comme tirés de faits réels et par conséquent réalistes. Aujourd’hui, matraquage hollywoodien oblige, les films sont très aseptisés, la violence y est esthétisée au maximum et le sexe est omniprésent mais la société qui permet cela se veut de protéger les gens considérés comme faibles vis-à-vis d’images violentes ; alors aux projections de ces films yougoslaves, à cette époque, assistaient aussi bien des enfants que des soldats. Le but du régime, puisque cela n’est pas anodin, était de souder la population car les piliers du parti étaient la jeunesse et l’armée. La volonté des communistes par ces films était d’injecter le standard du parti dans l’inconscient de la population. Même si la Russie Soviétique et la Yougoslavie se sont effondrés, laissant libre champ à Hollywood, ces tentatives ont été partie intégrante de la politique communiste de créer par le cinéma un inconscient Yougoslave libre de tout les standards hollywoodiens mais en même temps inféodé à la puissance du cinéma américain.
La création d’un film est très contrôlée, mais ce qui frappe le plus c’est que le choix des acteurs est aussi cadré pour refléter la multiplicité des nations yougoslaves. Les partisans filmés les plus connus sont Velimir Bata Ţivojinović et Boris Dvornik, respectivement Serbe et Croate. Ces deux acteurs furent associés à de nombreuses reprises dans les films de partisans pour confirmer le motto du régime : « Unité et Fraternité ». Alors qu’ils avaient tissés des liens d’amitié très forts, la guerre qui amena la dissolution de la Yougoslavie entraina aussi la transformation d’amis en ennemis. Bata Zivojinovic a commencé à soutenir Milosevic 95 tandis que Dvornik s’est rapproché de Tudjman. On constate aussi que le destin d’acteurs, représentant les combattants antifascistes, les a conduit a soutenir des régimes et des visions de la Yougoslavie qui allaient à l’encontre de tout les rôles qu’ils ont tenus.
La nostalgie de ces films, quelle que soit leur qualité, est évidente et logique puisqu’il ne reste plus rien, ou presque, de la période communiste. Malgré l’instrumentalisation et la propagande faite autour et par ces films, ils restent témoins de plusieurs choses qui se trouvaient dans la Yougoslavie, l’indépendance culturelle et notamment cinématographique. Ce qui est un facteur important, même si le communisme a perdu la guerre face à Hollywood car la diffusion de ces films n’est pas négligée par rapport aux films américains. De plus, ces films évoquent indéniablement la devise du régime communiste, Unité et Fraternité, ce qui rappelle là encore une époque révolue, idéalisée certes, où les gens peu importe leur appartenance plaçait la Yougoslavie au dessus des intérêts nationaux et chauvins. D’autre part, ces films sont un témoignage, certes biaisé, mais très riche, sur la seconde guerre mondiale et l’intense mise en scène de celle-ci à postériori ainsi que sur la place que tient le conflit dans l’inconscient Yougoslave.
LA YOUGOSLAVIE SOUS TITO, UN IDEAL ?
Malgré une histoire originale et indépendante durant la seconde guerre mondiale et une trajectoire unique après 1950, on ne peut oublier que la Yougoslavie est au départ une tentative de mise en application du modèle soviétique, il s’agit de la première en Europe, une autre ayant eu lieu en Mongolie extérieur. Il y a à cette époque, entre 1945 et 1950, une volonté d’imiter l’URSS stalinienne et ce, coûte que coûte dans tous les domaines, que ce soit en politique, en économie ou dans le domaine culturel. Malgré la diabolisation opérée par Staline à l’égard de Tito, la rupture de 1948, héroïsée par Tito ce qui lui vaudra la sympathie du bloc occidental, n’est en réalité qu’un schisme. Il est donc important de souligner que les formes originales du communisme yougoslave ne sont que les conséquences de la rupture et non l’inverse. Aussi, le cas yougoslave présente une première duplication sérieuse du socialisme à d’autres entités que l’URSS.
La Yougoslavie va être similaire à l’URSS, car il y a de nombreux peuples, nationalités et religions même s’il s’agit de slaves en majorité. Cela va donc induire de nombreuses similitudes avec le modèle soviétique, notamment en ce qui concerne le modèle fédéraliste. La Yougoslavie est divergente car les communistes y sont puissants et disposent d’un pouvoir interne relativement fort, l’opposition ayant été éliminée physiquement pendant le conflit mondial. Divergente car la mise en place du communisme se fait de manière autonome et volontaire, ce qui n’est pas le cas dans les démocraties populaires qui commencent à être façonnées en Europe de l’est. La liberté de manoeuvre de la Yougoslavie est grande, il maîtrise leur territoire mais aussi leur politique étrangère. En somme, malgré un suivisme d’un point de vue idéologique, la Yougoslavie se démarque par sa politique étrangère indépendante.
De cette liberté qui sera acquise après l’affrontement avec Staline, les communistes Yougoslaves vont devoir appliquer un socialisme original. De la mise en place du communisme en Yougoslavie jusqu’à la politique étrangère en passant par les institutions et l’économie, on se demandera si la Yougoslavie constituait un idéal communiste. L’idéologie est la même, mais la confrontation avec l’URSS va faire de la Yougoslavie un autre communisme, relativement favorisé dans le bloc occidental. D’autre part, la politique étrangère va être l’un des points forts de la Yougoslavie, un point nécessaire pour survivre face au mastodonte soviétique. Il sera intéressant de voir l’évolution et la place de la Bosnie et Herzégovine en Yougoslavie après l’hécatombe de la guerre de libération. La nostalgie de la Yougoslavie même est-elle fondée sur des bases réelles ? Ces bases sont elles véridiques. Le nostalgique s’appuie-t-il sur une base matériel pour éprouver ce sentiment ou alors la propagande titiste-a-t-elle perdurée jusqu’à nos jours ? Autant de questions qui nécessitent une analyse de la Yougoslavie sous Tito. Il faut toutefois se démarquer des biais que sont la chute du communisme, l’anticommunisme primaire et le présent qui induirait un effondrement prévisible et inéluctable. On ne pouvait concevoir que la Yougoslavie allait disparaître que ce soit d’un point de vue externe ou interne, en revanche nombre de forces ont oeuvrés pour détruire ce pays sans excès de complotisme.
I ) Mise en place et fonctionnement
Malgré les calculs des grandes puissances alliées, notamment Churchill et Staline, Tito n’avait cure d’un gouvernement de coalition même si on lui octroyait le poste de premier ministre. Pourtant, le 17 Juin 1944, un accord est signé sur insistance des alliés avec à leur tête Winston Churchill, sur l’ile de Vis. Cet accord de Vis, aussi connu sous le nom Tito- Šubašić, fût une tentative pour implanter la démocratie dans les Balkans. C’était sans compter Tito, le Parti et les partisans qui avaient pour objectif la dictature du prolétariat calqué sur le modèle de Staline. Tito accepte ce jeu de dupes et la création de ce gouvernement de coalition avec la monarchie. Mais c’est le peuple qui se prononcera en dernière instance sur la forme de gouvernement qu’il choisira.
Durant l’été, la Fédération démocratique de Yougoslavie devient un Etat pleinement constitué, y sont proclamées les six Etats démocratiques de la Serbie, de la Croatie, de la Bosnie et Herzégovine, du Monténégro, de la Slovénie et de la Macédoine, cela témoigne du succès de l’AVNOJ. La position dominante des communistes va néanmoins entrainer une grande intolérance politique, comme l’évoque Stefano Bianchini, il s’agit là de la règle d’un système politique en rapide évolution 96. Le sectarisme des communistes, favorables à une dictature du prolétariat, va s’entrechoquer avec les principes de compromis, de coalition et de démocratie. Le gouvernement de coalition va être mis à mal par la volonté de réforme des communistes. Ces derniers veulent tenir les promesses faites aux paysans durant la guerre et en même tant briser le pouvoir de la bourgeoisie urbaine, des institutions religieuses et de tous les groupes favorisés avant le conflit. Malgré une opposition des libéraux, des monarchistes et des propriétaires terriens, le gouvernement met en place une réforme agraire le 25 Août 1945. Comme le souligne Stefano Bianchini, il s’agit de l’arrêt de mort pour la grande propriété foncière 97. Le prestige des communistes et de Tito est encore plus grand. Dans certaines régions de la Yougoslavie, la confiscation des terres atteint 83 % 98. D’autres réformes auront de fortes connotations politiques, c’est notamment le cas de la réforme monétaire, la classe moyenne et les paysans riches se trouvent en grande difficulté. On établit le contrôle des loyers des maisons, la nationalisation de la plupart des secteurs industriels ainsi que la confiscation des biens des collaborateurs.
Les réformes conduisent à la rupture du gouvernement à la fin du mois d’Août 1945. Ivan Šubašić, ministre des affaires étrangères jusqu'en octobre, finit par démissionner du fait de son désaccord avec les communistes. Sans appui populaire et sans moyens d’action, l’opposition proteste contre les limites à la propagande électorale. Elle refuse donc de se présenter aux élections pour la Constituante et en conséquence elle préconise l’abstention en Septembre 1945 pour les premières élections après le conflit. C’est alors que le Front national ou populaire 99 (Narodni Front) va jouer un rôle de première importance.
Les communistes dirigent une coalition appelée Front national. On ne trouve pas là une originalité typiquement yougoslave. Il s’agit d’un type de coalition qui caractérise la plupart des gouvernements de l’Europe centrale et orientale durant la période post-conflit. Ces coalitions réunissent ou prétendent réunir les partis communistes, les partis socialistes et les mouvements d’inspiration chrétienne paysanne. Mais le Front populaire en Yougoslavie possède des caractéristiques bien peu communes. Il n’a jamais fonctionné avant la guerre, étant donné que le Parti Communiste Yougoslave était banni et clandestin. L’union de toutes les forces contre l’axe durant la guerre a aussi été très particulière puisque sous couvert d’unir les forces antifascistes, le Parti inféode les autres courants de résistance et les soumet, que ce soit les sokols ou le Parti Paysan Croate, très important avant la guerre et qui disparaîtra lors de celle-ci. Tito déclarera même que « le Front populaire n’est pas une combinaison politique, il est quelque chose de plus » 100. En effet, le Front national est une structure à vocation hégémonique. Sur les 15 millions d’habitants que compte le pays, 7 millions sont membres du Front. La jeunesse du Front avoisine les 150 000 membres. Au niveau structurel, le front est organisé comme un parti politique. Il y a un conseil fédéral dont émane un conseil exécutif qui lui-même désigne un secrétariat. Ce schéma est aussi reproduit au niveau des républiques constituant la Yougoslavie. Selon l’article premier du statut adopté au premier congrès du Front national à Belgrade le 5 Août 1945, l’organisation se définit comme le mouvement antifasciste des peuples de Yougoslavie et la force politique de base du pays. Le Narodni Front est ce qu’il convient d’appeler une courroie de transmission pour reprendre l’expression de Joseph Krulic 101. Un lien entre le Parti Communiste Yougoslave et les masses. Vont se dégager deux thèmes majeurs, les plans quinquennaux et la recherche des traitres. Ce dernier deviendra très obsessionnel et visera les dignitaires religieux. On retrouve là une similitude avec le modèle soviétique au moins dans la finalité. La base est politisée dans le but de transformer le système économique. Le plan quinquennal devient la tâche fondamentale du front car il représente, en plus de l’unité politique populaire, la fraternité et l’unité au niveau économique.
Les élections du 11 Novembre 1945 voient la victoire sans surprise du Front national dirigé sans équivoque par le Parti communiste avec un score de 90 % tandis que la participation à été de 88 %. Malgré les contestations et le contrôle du Parti sur les élections, celles-ci reflètent l’appui populaire dont jouissent les communistes vainqueurs du conflit, à défaut de refléter un élan démocratique. De plus Stefano Bianchini écrit lui-même que le consensus obtenu par le front était spontané et sincère 102, malgré les heurts, les violences et les intimidations. Le 29 Novembre 1945, la Constituante issue de ces élections proclame officiellement la République Fédérative Populaire de Yougoslavie. La monarchie est abolie malgré la résistance du roi désormais contraint à un exil définitif.
Le 31 janvier 1946, la constitution de la RFPY est établie. Les premiers articles définissent la nature de la nouvelle Yougoslavie reposant sur deux piliers, fédérale et populaire. Y sont aussi décrits les six républiques fédérées ainsi que les deux régions autonomes que sont le Kosovo et la Vojvodine. On institue le drapeau et la capitale devient Belgrade. En ce qui concerne l’exercice du suffrage, le vote se fait à bulletin secret et les députés sont révocables par les électeurs. Ensuite, des articles fixent les droits des peuples et des républiques populaires. Les droits de chacune des républiques sont uniquement limités par la république fédérale. Chaque république possède sa constitution, celle-ci doit être évidemment en accord avec la constitution. Les minorités nationales ont le droit de développer leurs cultures et le droit d’employer leurs langues respectives. Cela va entraîner quelques complications, notamment en Croatie, où le souvenir des Oustachis est toujours vif, la communauté de nations se trouve soudée par la force de l’universalisme communiste. Puis, la constitution évoque les bases de l’organisation économique en s’inspirant de l’exemple soviétique de la collectivisation agraire, notamment pour ce qui est de la propriété privée qui se trouve limitée, la terre appartenant à celui qui la cultive, ce qui favorise les paysans pauvres et moyens. Après, la constitution définit les droits et les devoirs des citoyens. Ceux-ci sont égaux devant le droit, ils ont le droit de vote, l’égalité de sexes est stipulée, le mariage se trouve sous la coupe de la loi comme la famille. Le lieu de résidence est protégé. L’Eglise est séparée de l’Etat. On y retrouve le droit à la santé, au logement. Bref, tous ces droits s’inspirent de la constitution stalinienne. A noter que puisque le droit n’est qu’une superstructure, il n’y a pas de justice indépendante et que les normes juridiques sont édictées par le pouvoir en place. Enfin, l’organisation théorique de l’Etat se base sur le schéma stalinien, le parlement est bicaméral, on voit donc une copie conforme du Soviet de l’Union et du Soviet des Nationalités dans la chambre fédérale et la chambre des nationalités, créées par la constitution yougoslave. L’exécutif émane de ces deux chambres. Le docteur Ivan Lolo Ribar devient donc le président de la présidence collective, Tito conserve sont poste de premier ministre ainsi que celui de secrétaire général du Parti communiste de Yougoslavie. Ce dernier devient parti unique et ce malgré des élections à candidatures multiples, organisées sous l'égide du Front populaire de Yougoslavie (Narodna fronta Jugoslavije, plus tard rebaptisé Alliance socialiste du peuple travailleur de Yougoslavie, Socijalistički savez radnog naroda Jugoslavije), organisation contrôlée par le parti, et qui supervise également les activités syndicales ainsi que l’armée.
Au vu des premières années de la Yougoslavie communiste, un constat s’impose. La vision idéaliste qu’ont les nostalgiques de Tito et de tout ce qui représente la Yougoslavie et qui sera vu par la suite comme le fruit de l’originalité titiste, le « non » à Staline, l’autogestion, le non-alignement ainsi que la structure fédéraliste est en partie faussée. Faussée, car la mise en place du communisme en Yougoslavie suit à la lettre les principes marxistes léninistes énoncés à Moscou, les originalités du titisme ne sont que des bricolages idéologiques et opportunistes. De plus, la Constitution Yougoslave de 1946 s’inspire ouvertement de l’URSS. Malgré une essence indépendante qui n’est pas à nier, on constate que Tito est au départ un fidèle élève du maître Staline. Nous allons même voir dans le point suivant qu’il est contraint à la rupture, celle-là même qui construira sa légende par les médias occidentaux au niveau international et par la propagande et la fidélité du Parti au niveau national.
II ) Politique étrangère, du « Non » à Staline au Non alignement
Il est important de noter qu’après le conflit mondial, la Yougoslavie sera célébré par le « non » de Tito. Il sera vu plus tard que la rupture avec Staline est plus complexe qu’il n’y paraît. D’autre part, cette rupture va amener la Yougoslavie à développer d’intenses relations extérieures. Cette politique étrangère va fortement varier à cause de deux facteurs principaux, la politique de Moscou et la situation interne yougoslave même s’il existe une certaine logique tout au long de la Yougoslavie communiste. La politique étrangère de Tito reste fortement célébrée par les habitants. On en verra les principaux axes ainsi que les faits marquants. Les habitants de l’ex-Yougoslavie célèbrent cette politique étrangère car en ce temps là, le passeport Yougoslave était l’un des plus attractifs au monde puisqu’il n’y avait que peu de restrictions, dans la mesure où la Yougoslavie maintenait une entente avec les deux blocs malgré des variations de relations notamment avec le bloc soviétique. Le Yougoslave avait une marge de manoeuvre étendue mais étant donné l’autoritarisme du régime, il est évident que ce n’est pas n’importe quel yougoslave qui sortait des frontières, preuve en est pour les transferts de joueurs de football 103.
La célébration de la politique étrangère yougoslave est de l’ordre du ressenti, certains la juge opportuniste, contraire aux droits de l’homme ou couteuse. Cependant un sentiment nostalgique notable est celui d’avoir existé sur la scène internationale, malgré des tensions internes, un pays de taille modeste et la guerre froide. Cette nostalgie s’explique par l’éclatement de la Yougoslavie en plusieurs républiques et donc un éclatement de la politique étrangère, la Serbie qui a récupérée toutes les infrastructures et un peu du prestige ne perd pas au change. En revanche pour ce qui est de la Bosnie, la politique étrangère est beaucoup plus complexe, la situation interne aidant. Le décalage entre la période yougoslave et la période actuelle est encore plus vivace en Bosnie même si celle-ci a récupéré de la période titiste une aura auprès de certains pays du moyen orient.
Avant d’expliquer la rupture entre Tito et Staline, il est important d’en découvrir les tenants. Alors qu’en politique intérieure, Josip Broz suit fidèlement les prérogatives soviétiques, il en va autrement en politique extérieure, celle-ci est beaucoup plus agressive et indépendante. En témoigne l’occupation de la Carinthie et de la ville de Triste à la fin de la guerre. Malgré de fortes contraintes qui entrainèrent l’abandon de ces zones, la Yougoslavie maintient une forte pression sur l’Italie et l’Autriche. On ne tint pas compte des revendications concernant l’Autriche mais vis-à-vis de l’Italie, Belgrade obtint l’Istrie et la zone B du territoire libre de Trieste 104. Cela entrainera de nombreux déplacements de populations et surtout des massacres connus sous le nom de massacres des Foibe 105. Des milliers de personnes, essentiellement des italophones seront précipitées dans ces gouffres, morts ou vivants, essentiellement par les partisans communistes yougoslaves, à partir du 8 septembre 1943, date de la fin de la débandade des troupes italiennes, après la signature de l'armistice consécutif au départ de Mussolini. Les nazis réoccupent la région et les massacres s’arrêtent. Ils reprendront suite à la débâcle générale des axis ainsi que des collaborateurs issus des territoires yougoslaves, les massacres connurent leur apogée en mai et juin 1945, lors de l'arrivée presque conjointe des Yougoslaves et des Alliés à Trieste, se poursuivirent jusqu'en 1947 où le traité de paix de Paris mit fin aux hostilités mais provoqua le départ de nombreux habitants de la région. Cet épisode comme d’autres massacres de la fin du second conflit mondial en Yougoslavie est absent de l’enseignement sous la Yougoslavie de Tito mais aussi après, les recherches en ce sens sont faméliques en ex-Yougoslavie et seul l’essayiste Predrag Matvejević 106, citoyen italien et croate, s’est tenté à écrire un article dénonçant ces massacres 107.
Belgrade va aller encore plus loin et tenter de s’affirmer comme une puissance régionale de premier plan. Tito va signer de nombreux traités bilatéraux avec les républiques populaires entre 1946 et 1948. Il entame ensuite des visites dans les capitales d’Europe de l’Est. Il aide aussi militairement les insurgés communistes grecs lors de la guerre civile grecque. Ces actes font échos aux diverses tentatives menés par Tito et d’autres communistes de former une fédération balkanique, Georgi Dimitrov va grandement collaborer avec Tito dans cette direction mais cette tentative maintes fois reproduites Ces actions vont amplifier la jalousie de Staline, déjà grande depuis la fin du conflit et de l’action menée alors par Tito, jalousie qui va conduire à une rupture sans équivoque.
Alors que la postérité, bien aidée par la presse des pays occidentaux, retiendra un « non » à Staline, les documents, la correspondance entre Tito et Staline ainsi que les recherches menées sur cette rupture tendent à montrer que la rupture est voulue et décidée par Staline. C’est notamment ce que démontre la recherche d’Adam Ulam dont l’oeuvre, Le Titisme et le Kominform, a été relayé par l’un des biographes de Tito, Vladimir Dedijer 108. La volonté de Staline de consolider les liens du camp socialiste et les frasques d’un Tito incontrôlable montre plus une dichotomie, un schisme qu’une opposition frontale, même si de ce schisme va découler une opposition assez virulente. Les dirigeants communistes yougoslaves seront souvent humiliés ou piégés lors de réunions prévues à ces effets. S’ensuivront alors des échanges épistolaires assez discourtois, les yougoslaves se verront attribués l’accusation suprême de trotskisme.
C’est la politique étrangère dynamique de Tito qui dérange, même si les tensions de 1937, liées aux jeux de pouvoirs et de successions, ainsi que la Seconde Guerre mondiale sont passées par là. Josip Broz est trop indépendant pour appartenir à la conception soviétique du camp. Il aurait été aussi dangereux pour les soviétiques de le soutenir, ce qui aurait laissé le champ ouvert à une probable Union Balkanique entre les Yougoslaves et les Bulgares. L’originalité de Tito se confronte à l’hégémonie soviétique même si les yougoslaves sont des purs produits de la matrice marxiste léniniste soviétique. Le 28 Juin 1948, la Yougoslavie se trouve expulsée du Kominform, l’isolement sera total, d’ailleurs cette exclusion va être conjugué par plusieurs évènements défavorables à la Yougoslavie. Tout d’abord, la mort de Dimitrov, le leadeur communiste bulgare, va mettre un terme, temporaire mais sec, au rêve de fédération balkanique. Ensuite, c’est la trahison d’Enver Hodja, le leadeur communiste albanais, qui se rangera du côté de Staline et fera exécuter tous ceux de son parti favorables à Tito. A l’accusation de Trotskisme dans les années trente va succéder l’accusation de titisme durant les années quarante et cinquante. La Yougoslavie se trouve isolée vis-à-vis du camp soviétique et en guise de touche finale, l’URSS impose un blocus économique à la Yougoslavie. Malgré un relâchement à la mort de Staline, en 1953, les relations yougo-soviétiques seront toujours empreintes de tensions, en témoigne la crise hongroise 109 et le soutien apporté aux insurgés hongrois, qui fait écho au soutien qu’il accorda aux insurgés communistes grecs, ainsi qu’à la condamnation de l’intervention soviétique. Alors qu’il s’isole à l’est, Tito, pour éviter la famine et le chaos dans son pays, accepte l’aide occidentale, aide qui va, comme de la morphine, rendre dépendante la Yougoslavie d’une manière très insidieuse.
Alors que le pays endure la séparation d’avec le camp soviétique et une mise au ban quasi-généralisée de la part des démocraties populaires, Tito, en fin politique, se tourne vers le Tiers-Monde, sentant le potentiel du mouvement décolonisateur. Il fera de la Yougoslavie un modèle pour les pays issus de la décolonisation par de nombreux déplacements, aides lors d’insurrections et surtout pour sa participation au Mouvement des Non-alignés. Il va tisser des liens amicaux avec de nombreux dirigeants comme le colonel Nasser ou Nehru. Tito va jouer de l’affrontement avec Staline, de l’équilibre interethnique acquis dans son pays et de son originalité politique pour faire de la Yougoslavie une référence pour les pays du Tiers-Monde au fur et à mesure des accessions à l’indépendance. En avril 1955, la Yougoslavie est invitée en tant qu’observateur à la conférence de Bandung. En Juillet 1956, sur l’île de Brioni, est organisé un sommet qui réunit Tito et les dirigeants indiens et égyptiens, Nehru et Nasser. Cette entrevue jette les bases du groupe de pression international connu sous le nom de Mouvement des Non-alignés. La politique étrangère yougoslave va se trouvé fortement liée au non-alignement, Tito en deviendra un des militants les plus infatigables, par conviction mais aussi par opportunisme, notamment lorsqu’il s’agira des relations avec des pays musulmans même si certains calculs vont s’avérer erronés, lors de la crise économique de 1973. La Yougoslavie aura orientée beaucoup de ses efforts dans le mouvement qu’elle a contribué à forger notamment lors des années soixante et soixante-dix lors de nombreuses conférences comme au Caire en 1964 ou à Alger en 1973. D’autre part, il est à souligner que la diplomatie yougoslave a réussi à maintenir un équilibre réel dans les querelles entres les deux blocs. Elle condamne l’intervention américaine au Viêt-Nam, elle rompt ses relations diplomatiques avec Israël en 1967, condamne l’invasion de la Tchéquoslovaquie. De plus, Tito reprend le dialogue en 1966 avec le Vatican et rend visite au pape Paul VI en 1971. Cette politique est la source indéniable du succès, du respect et du prestige dont jouissait la Yougoslavie dans le monde. Ce succès, bien qu’ayant eu des ratés au niveau des retombés économiques, s’en est ressenti au sein de la population yougoslave. Mais surtout c’était la première fois dans leur histoire que les Balkans se virent pourvus d’un chef qui à échapper à un destin prédéfini et qui amena un souffle nouveau dans les relations internationales. Par la suite nous verrons l’autogestion, un symbole du titisme, un mythe occidental et un échec yougoslave.
III ) Autogestion
L’autogestion est un mythe yougoslave très idéalisé. Ce mythe résulte de la scission d’avec l’URSS de Staline et non l’inverse. En effet, comme il a été vu précédemment, avant cette scission Tito était un bon élève de l’URSS, ce n’est que son indépendance du point de vue de la politique étrangère qui mit le feu aux poudres. Dès 1945, Tito applique les mécanismes employés en Union Soviétique pour reconstruire son pays et pour l’épurer de tous les éléments contre révolutionnaires. Force est de constater que l’autogestion dans les entreprises est un bricolage idéologique et non pas l’essence du communisme yougoslave. Officiellement, l’autogestion a été conçue pour lutter contre la bureaucratie et le rôle omniprésent de l’Etat, ce mode de production s’oppose donc au mode soviétique où l’Etat contrôle tout.
Il convient en premier lieu de définir l’autogestion 110. Il s’agit pour une structure donnée ou un groupe d’individus de prendre les décisions concernant cette même structure ou ce même groupe d’une manière collective, collégiale ou assemblée. L’autogestion yougoslave a des sources multiples. Nous avons vu l’opposition de Staline qui a forcé les dirigeants yougoslaves à trouver un substrat idéologique alternatif et à redéfinir la légitimité du pouvoir. D’autre part, l’échec cuisant du plan quinquennal, lancé dès la fin du conflit, dû à la rupture avec Staline et au blocus économique imposé par l’URSS avait contraint les dirigeants yougoslaves à réduire leur système de planification et le redimensionner non pas à la taille des républiques mais des communes, l’autogestion entre là ici dans la sphère politique. La commune revêt une importance capitale pour les communistes yougoslaves, une importance qui s’affirme aux dépends des républiques constitutives comme le montre la synthèse du VIIème congrès du Parti Communiste Yougoslave, renommé Ligue des communistes, « la commune n’est pas seulement une école de la démocratie, c’est la démocratie elle-même ; c’est la cellule de base de l’autogouvernement des citoyens sur leur propres affaires » 111.
Les bricolages successifs causés par la pression soviétique amenèrent les dirigeants yougoslaves à déconstruire l’ancien système de relation dans l’industrie copié sur le modèle de l’URSS et à constituer un système alternatif. En théorie, ce système autogestionnaire répondrait à la bureaucratie et à l’étatisme omniprésent. Il s’agit d’une tentative de réforme visant à transformer l’administration publique et de transformer la propriété étatique en propriété sociale. On démantèle l’ancien système calqué sur le mode de fonctionnement soviétique. On met en place des conseils ouvriers. Ces conseils sont des organes électifs composés de 15 à 120 membres, en fonction de la taille de l’entreprise. Les conseils sont renouvelés chaque année par tous les ouvriers. Ces conseils se voient attribuer plusieurs compétences. Tout d’abord, ils élisent les organes exécutifs de l’entreprise, ils approuvent les plans de développement économique, le règlement interne à l’entreprise, l’organisation du travail, la répartition des profits. L’organe exécutif de l’entreprise, appelé comité de gestion, élabore les statuts, les programmes et les plans de travails qu’il soumet au conseil ouvrier afin qu’ils soient approuvés, ou non. Un directeur est désigné par le comité de gestion et se voit confier diverses responsabilités comme la direction de l’entreprise, il a le droit de faire des propositions dans le but d’engager ou de licencier des ouvriers selon des critères établis par les conseils ouvriers. Théoriquement, il s’agit d’une première dans un pays communiste. Néanmoins l’appareil étatique encore très imprégné de bureaucratie veille. Faits uniques dans un régime de type socialiste, les salaires contiennent une part variable, qui n’est pas issu de la corruption ou de sources de revenus parallèles mais liée à la productivité individuelle et collective. Néanmoins, le Parti Communiste garde une importance substantielle, l’ouvrier, le cadre, le directeur, tous sont liés au parti ; et malgré tout le politique est très prégnant, c’est l’Etat qui effectue les commandes aux industries autogérées.
Le système autogestionnaire connaît un fort taux de croissance de 1955 à 1965, un taux si fort qu’il est supérieur à celui du Japon. Le chômage disparaît, les revenus s’équilibrent 112. Mais après 1965, le taux de croissance économique est réduit, le chômage apparaît et des écarts entre les revenus apparaissent 113. Ce qui est frappant c’est que le système n’a pas changé. Et cela entrainera des réformes économiques qui vont diluer l’autogestion. Celle-ci ne peut être rangée dans la catégorie capitaliste où la liberté d’entreprendre est grande, ni dans la catégorie communiste de type soviétique où l’entreprenariat est régi par l’Etat. L’historiographie en général range l’autogestion yougoslave dans la catégorie mixte, incluant du centralisme et de la planification fondée sur la propriété étatique des moyens de productions mais aussi une économie capitaliste privée. Certains auteurs, comme Branko Horvat, définissent le type économique yougoslave comme très proche du socialisme associatif 114. Joseph Krulic évoque lui une mythification de l’autogestion par les déçus de l’URSS et du socialisme réel mais qui voulaient garder une identité de gauche 115. Au même moment où l’autogestion devenait un alibi pour certains en Europe de l’ouest, elle paraissait de plus en plus problématique en Yougoslavie.
Alors que la croissance s’essouffle et que le chômage guette, la Yougoslavie va trouver des palliatifs comme les emprunts internationaux et la dévaluation périodique du dinar ou encore le tourisme et l’exportation de main d’oeuvre. Les réformes qui commencent à partir de 1965 limitent le protectionnisme et l’interventionnisme étatique pour permettre aux entreprises yougoslaves d’être compétitives sur le marché international. Cela va conduire à d’innombrables réformes économiques fût sans cesse réformée. Dès le début des années 60, l’autogestion apparaît comme une fuite en avant. La structure politique yougoslave qui a engendrée le socialisme autogestionnaire est la même structure qui a voué la Yougoslavie à l’échec. Le pouvoir autogestionnaire des communes contrôlé d’une main de fer par l’Etat central, va être atténué au profit de celui, plus fédéraliste, des républiques. C’est le fédéralisme que nous allons voir par la suite.
IV ) Fédéralisme
Le fédéralisme constitue un mythe très fort, notamment celui de la fin du règne de Tito, le fédéralisme décentralisateur. Là aussi, il faut veiller à ne pas confondre les choses. Le fédéralisme yougoslave originel est très proche de celui de l’URSS, la scission va entrainer de profondes mutations du fédéralisme yougoslave. Le fédéralisme et ses métamorphoses furent conçus pour contredire l’avis premier des bolchéviques vis-à-vis de la Yougoslavie qui était selon Lénine lui-même une prison des peuples créée par les impérialistes 116.
L’adoption du fédéralisme dans la constitution de 1946 ne fait qu’entériner une situation tangible sur le terrain. On revient ici au mimétisme yougoslave vis-à-vis de l’URSS. En effet, le système fédéral a été adopté par Staline dès 1936. Tito va calquer le modèle soviétique, par exemple en reconnaissant des ethnies niées jusqu’alors, ce qu’il fera avec les Macédoniens et les Monténégrins. D’autre part, il transpose chaque ethnie à un Etat fédéré. Malgré tout, une république échappe à ce schéma, la Bosnie et Herzégovine. Il s’agit de l’unique entité fédérée ne possédant pas de fondement ethnique. Cette ancienne province ottomane a gardée sensiblement les mêmes frontières depuis l’invasion turque au 15ème siècle. La raison de la constitution de la Bosnie et Herzégovine est double, comme il a été évoqué précédemment 117, il s’agit de garantir un espace d’existence pour les slaves musulmans qui deviendront Musulmans en tant que nation et de réduire les ambitions territoriales des nationalistes Croates et Serbes. La Serbie, quant à elle, va se voir attribuer une organisation complexe avec deux provinces autonomes constitutive du territoire de cet Etat fédéré. Ces provinces autonomes, le Kosovo et la Voïvodine, sont en effet peuplées de nombreuses minorités. Ainsi la principale nation de la Yougoslavie se voyait tempérée par ces deux provinces et la propagande communiste se vantait alors d’avoir apporté une réponse pragmatique à la question nationale, sujet épineux s’il en est, en Yougoslavie.
La rupture avec Staline entraine, en plus des mutations économiques, des mutations politiques. Néanmoins, les principes fondamentaux du fédéralisme ne changent pas, il y a six républiques, cinq ethnies constitutives 118 et un parti au pouvoir pour reprendre une expression de Tito 119. Les musulmans de Bosnie ne constituant pas encore la nation Musulmane et sont traités comme un groupe religieux se définissent le plus souvent comme Yougoslave, Indéterminé, Serbe ou même Croate lors des recensements ou du service militaire. En 1968, la Yougoslavie se dote d’un amendement qui stipule que les musulmans sont reconnus comme constituant une nationalité mais pas une nation 120. Cela ne résout pas les problèmes que rencontre la fédération. Le remodelage continu de celle-ci fait parti intégrante de la politique pragmatique des communistes yougoslaves. Malgré tout, la constitution de 1963 est modérée et on est loin de la fuite en avant créée par la constitution de 1974. Pourtant, des nouveautés sont introduites et se pose notamment la question fatidique. Qui va succéder à Tito ? La fonction de Vice-président fédéral est introduite et elle revient à un compagnon de la première heure, Aleksandar Ranković qui est également chef de la police politique. Devenu le numéro 2 du régime, il est De facto l’héritier désigné de Tito. Pourtant en 1966, il est écarté. Après avoir critiqué la réforme économique lors d’une réunion du parti en Février 1966, qui selon lui favorisait la Slovénie et la Croatie, la situation du dauphin de Tito devient délétère. Il fût accusé d’avoir transformé la police politique 121 et les services secrets 122 en organisations fermées et agissants en véritables contre-pouvoirs. De plus, les services secrets auraient fiché la population adulte de la Croatie et du Kosovo et mis sur écoute le téléphone privée de Josip Broz. Alors que certains voient là un complot antiserbe comme c’est le cas pour Dragoljub Popović 123 qui martèle avec fracas l’existence d’un complot dirigé contre un serbe, loyal envers Tito et très haut placé. L’éthnicisation des enjeux et des rapports de forces va considérablement fragiliser la fédération et conduire à des soulèvements nationalistes notables au début des années 70. Loin d’occulter ce qui va devenir une réalité saignante dans les années 90, l’essence même des troubles politiques est à chercher sur la conception de la fédération, plus fédérative et décentralisée pour certains, certaines républiques et certains peuples comme la Croatie et la Slovénie et plus centralisée pour d’autres comme en Serbie. Dès lors, la récupération de ces luttes va devenir ethnique et les communistes seront pris au dépourvu, quand ils ne vont pas retourner leurs vestes, le cas le plus notable est bien entendu celui de Slobodan Milosevic. Ces troubles politiques vont coïncider avec les troubles économiques et surtout le déséquilibre croissant entre les républiques yougoslaves.
Pourtant la succession de Tito se fait attendre, tandis que le maréchal se fait de vieux os. Après les troubles du début des années 70 et une répression, le pouvoir cède et octroie quelques concessions, cela va aboutir à la constitution de 1974, qualifiée par la propagande communiste de formule magique car perpétuant le socialisme autogestionnaire, préservant l’unité du pays et respectant les différentes composantes ethniques de la Yougoslavie. Cette constitution est fortement appréciée en Bosnie puisqu’elle garantie une coexistence au sein du pays, car se voulant respectueuse des minorités, or la Bosnie et Herzégovine est un pays uniquement constitué de minorités.
Les nouveautés apportées par la constitution de 1974 sont substantielles. Les républiques se voient attribuer des pouvoirs plus étendus ce qui se fait aux dépends de l’Etat central mais aussi des communes qui avaient profité du centralisme des débuts. Les républiques obtiennent un rôle décisif dans la prise de décision de la fédération. Les deux assemblées fédérales sont conservées mais la représentation se fonde sur un système paritaire. L’exécutif se voit aussi attribué ce mode de fonctionnement. Alors que la constitution proclame Tito président à vie, l’expiration de son mandat, c'est-à-dire sa mort, va voir l’avènement d’une présidence collégiale où chacune des républiques se voit octroyer un siège ce qui est aussi le cas des provinces autonomes. La présidence devenant collégiale, la prise de décision se fait par consensus. Le moindre dérapage nationaliste fait s’écrouler ce bricolage complexe. La crise sociale et économique se fait de plus en plus lourde, les écarts de richesses entre les républiques créent des antagonismes qui seront récupérés à des fins ethniques. Mais il ne faut surtout pas tomber dans le piège téléologique. Personne à cette époque ne s’attend à voir la Yougoslavie disparaître. Par contre, comme pour l’URSS, si l’on suit une théorie du complot, la chute de la Yougoslavie est voulut par ses élites communistes pour éviter de passer par le stade des réformes et de la démocratisation et garder le pouvoir.
Après avoir déconstruit les mythes yougoslaves et tenté d’apporter de précisions nous allons tenter de voir quel est la société yougoslave en dehors des concepts de fédéralisme, d’autogestion et autres. Les mythes yougoslaves sont si forts qu’on en oublie que la Yougoslavie fût un Etat fidèle à Moscou mais son indépendance en politique étrangère conduira à la rupture et à la création des bricolages idéologiques pour se démarquer du communisme stalinien et des Démocraties populaires d’Europe de l’Est.
MODE DE VIE DES YOUGOSLAVES, QUELLE SOCIETE ?
Au-delà d’un homme, au-delà d’un conflit, au-delà d’un idéal, c’est aussi un mode de vie qui est pris dans la nostalgie yougoslave. La Yougonostalgie n’est pas uniforme, elle contient aussi une part de contre nostalgie, la situation actuel de la Bosnie et Herzégovine permet de s’en rendre compte 124. La Seconde Guerre mondiale, dont les conflits des années 90 peuvent être considérés comme des resurgissements, reste un sujet de débat puisqu’il a vu l’apparition des partisans, des tchetniks et des oustachis, tout un lexique qui sera réutilisé lors de la guerre de Bosnie et Herzégovine. En outre, le conflit mondial conditionne, au-delà des références lexicales, de nombreux clichés et fantasmes qui font partie intégrante de la Yougonostalgie, qu’elle soit positive, négative ou constructive. Néanmoins, certaines structures ont été fondamentales dans la construction de la Yougoslavie communiste, à savoir le Parti et l’Armée Populaire Yougoslave. De plus, la Yougonostalgie se nourrit d’évènements fédérateurs ou polémiques issus de la société yougoslave de l’époque communiste, en outre, il sera fait état du rôle des migrants yougoslaves et de la yougonostalgie parmi eux.
I ) Les bases communistes de la Yougoslavie
Dans cette partie, il sera définit deux piliers de la Yougoslavie communiste. Ces deux piliers sont des fondamentaux non négligeables. Le premier est bien sur le Parti Communiste Yougoslave, le deuxième est l’Armée Populaire Yougoslave.
Bien que fondé en 1920, lors du congrès de Vukovar et de l’association des communistes slovènes au mouvement, le Parti Communiste Yougoslave va émerger à partir de la fin des années 30, en parallèle à l’éclosion de son dirigeant à partir de 1937, Josip Broz. La Seconde Guerre mondiale va voir s’affirmer la prépondérance de ce parti dans la lutte contre les axis par le biais des partisans 125. Les élections d’après guerre, en 1945 vont être un plébiscite pour le Front Populaire 126 et vont fonder la Yougoslavie, dirigée par le Parti Communiste Yougoslave. A la fin du conflit, le Parti compte 140 000 membres, ce chiffre va augmenter et atteindre les 340 000 membres en l’espace de 3 ans, c'est-à-dire de 1945 à 1948. Ce qui montre un haut degré de politisation dû à l’enthousiasme suivant la guerre plus qu’à une industrialisation.
En 1948, du fait de la rupture avec l’URSS de Staline, le Parti Communiste Yougoslave se retrouve isolé et en pleine crise idéologique. Malgré la rupture, les communistes yougoslaves ne vont pas changer de ligne de conduite et resteront fidèles pour un temps à l’idéologie marxiste léniniste puis sous l’impulsion des évènements et des intellectuels du parti, le PCY va opérer sa transformation formelle mais va rester le même sur le fond.
Il est important de savoir que le Parti Communiste Yougoslave, qui deviendra en 1952, lors du Sixième Congrès, l’Alliance des Communistes de Yougoslavie 127 pour signifier encore plus l’indépendance vis-à-vis de l’URSS. Néanmoins le Parti conserve sa structure hautement centralisée jusque dans les années 60. La chute d’Aleksandar Ranković en 1966 va entrainer la fin du centralisme orthodoxe de la part de l’Alliance des Communistes de Yougoslavie. Ce processus va être fragilisé par les mouvements sociaux des années 70, ce qui va conduire à la Constitution de 1974.
Après la mort de Tito, l’Alliance des Communistes de Yougoslavie se décentralise elle aussi. L’influence du parti décline en faveur des branches locales yougoslaves. Cependant malgré une influence en perte de vitesse, les adhérents se font toujours plus nombreux, il y aura près de 2 millions de membres dans les années 80. Nombre des ces membres grossiront les rangs des partis nationalistes. Une blague circulera d’ailleurs en Bosnie sur certains membres du Parti de l’Action Démocratique 128. Il est intéressant de noter qu’on peut considérer la situation politique actuelle comme une yougonostalgie indirecte. Durant la période communiste, le fait d’être un membre du parti augmentait les chances d’ascension sociale. Malgré l’éthnicisation actuelle des partis politiques en Bosnie, le clientélisme politique demeure puisque l’appartenance à tel ou tel parti permet l’obtention d’un emploi, l’appartenance ethnique est donc clairement secondaire.
Même si le but est de valoriser une communauté, il est évident que ce genre de procédé rappelle l’époque communiste dans la mesure où il y a toujours une clientèle, fractionnée certes, mais bel et bien présente. De plus, les pressions politiques exercés sur la vie courante, les médias, les services publics rappellent les disfonctionnements latents de la période communiste 129. Les avis sont divergents. Certains regrettent le mode de fonctionnement avec un seul parti et critique la multiplication des partis et donc la dispersion des voix. Cependant, cela obéit à la logique imposée par les Accords de Dayton 130.
Pour revenir au Parti Communiste Yougoslave, il est important de rappelé qu’il est réservé à une élite, certes substantielle par contre les masses ne sont pas en reste puisque le Parti organise l’Alliance Socialiste du Peuple Travailleur de Yougoslavie à partir des restes du Front National. Avant l’écroulement de la Yougoslavie, près de 13 millions de Yougoslaves étaient membres de l’Alliance, c'est-à-dire la plupart des adultes du pays. Le but de cette organisation était double, à la fois garder un contrôle sur les populations sans nécessairement passer par des organes de répression mais il s’agissait aussi d’inclure le plus de monde dans les activités politiques de la fédération, l’Alliance ne possédait pas la même discipline que le Parti Communiste Yougoslave. De plus, les membres de parti n’avaient pas le droit d’exercer des fonctions au sein de l’Alliance. Cette dernière était organisée au niveau des républiques. Il est intéressant de noter que jusque dans les années 80, le nombre de membres augmentent en ce qui concerne l’Alliance Socialiste du Peuple Travailleur de Yougoslavie et malgré une augmentation du nombre de membres au sein de l’Alliance Communiste de Yougoslavie, c’est l’organisation de masses qui prendra une plus grande importance. On retrouve ici le même schéma qui précipite la Yougoslavie dans le précipice, c'est-à-dire la confrontation systématique entre l’Etat fédéral et les républiques fédérés. L’Etat fédéral étant représenté par l’Alliance Communiste de Yougoslavie et les Etats fédérés étant représentés par l’Alliance Socialiste du Peuple Travailleur.
La réussite des partis nationalistes en Bosnie et Herzégovine, en 1990, lors des premières élections libres peut s’expliquer par la capacité de ces derniers à capter l’attention des membres de l’Alliance Socialiste du Peuple Travailleur de Bosnie et Herzégovine en l’occurrence.
Le procédé est similaire pour le journalisme. Avant l’explosion de la Yougoslavie, les journaux étaient affiliés à l’Alliance Socialiste du Peuple Travailleur et donc au Parti, mais comme l’évoque dans une entrevue Nada Salom « Maintenant, il n’y a plus de mouvement socialiste mais les partis nationalistes possèdent chacun leur journal pour valoriser leur communauté » 131.
Après avoir vu l’importance politique du communisme, nous allons voir l’importance de l’armée en Yougoslavie.
Les sources de l’Armée Populaire Yougoslave sont évidentes. Celle-ci est fondée sur les unités de partisans de la Seconde Guerre mondiale. L’Armée Populaire de Libération de la Yougoslavie fût créée en Bosnie à Rudo en Décembre 1941. Après la guerre et la mise en place du communisme en Yougoslavie, l’armée des partisans devient l’armée Yougoslave (Jugoslovenska Armija) puis se verra attribué l’adjectif Populaire en 1951 pour devenir l’Armée Populaire Yougoslave (Jugoslovenska Narodna Armija). A la fin du conflit, Tito se trouvait à la tête de près de 600 000 partisans.
L’Armée Populaire Yougoslave était répartie en 4 régions militaires, elles mêmes divisés en découpages plus petits. La première région à pour centre de commandement Belgrade, la capitale, responsable de l’est de la Croatie, de la Serbie et de la Bosnie et Herzégovine. La seconde dont le centre de commandement est situé à Zagreb comprend la Slovénie et le nord de la Croatie. Ensuite, Skopje, capitale de la république de Macédoine, comprend le sud de la Serbie, le Monténégro et la Macédoine. Enfin, à Split, ville située sur la côte dalmate, se concentre le commandement de la région navale. Les effectifs complets de l’armée atteignent près de 600 000 personnes, personnel civil inclus.
Durant les années 60, l’armée se modernise fortement. On construit entre 1957 et 1965 la base militaire de Ţeljava, près de Bihac. Cette base coûta la bagatelle de 6 milliards de dollars américains, une fortune à l’époque, cette somme en dit long sur les fonds colossaux investis dans le domaine de la défense. Elle fût construite sous la montagne de Plješevica et constitue l’une des plus grandes bases de ce type en Europe et aussi l’un des projets militaires les plus chers d’après 1945. Elle est aujourd’hui désaffectée à cause de destructions causées en 1992 par l’Armée Populaire Yougoslave.
L’Armée Populaire Yougoslave est constitué d’une part importante de conscrits, c'est-à-dire d’individus faisant leur service militaire. En effet, le service militaire fût à la fois une expérience très pénible, d’un point de vue individuel et personnel, les souffrances endurées peuvent traumatiser des individus mais ce fût aussi le moyen pour des jeunes yougoslaves de voyager, de rencontrer d’autres hommes 132 133 issus de toutes les républiques yougoslaves. De plus malgré la guerre, de nombreux Bosniaques rencontrent leurs camarades rencontrés lors du service militaire et il s’agit là d’un point intéressant dans la Yougonostalgie en Bosnie. Alors que la guerre de 1992 à 1995 a relativement clivé les gens en fonction d’une ethnie, le souvenir de l’armée et la prise de contacte s’effectue sans à priori, et ce même chez les anciens soldats de l’Armée de la République de Bosnie et Herzégovine qui se sont certainement battu contre leurs anciens frères d’armes.
L’Armée Populaire Yougoslave contient aussi une part d’ombre. En effet, c’est sous son drapeau que sont commis les crimes du début de la guerre en Bosnie et Herzégovine, même si la JNA se retire en Mai 1992, les massacres commis durant l’été l’ont été par des soldats portant l’uniforme de l’armée yougoslave. Chez les Bosniaques, cela constitue un électrochoc et une trahison. On conçoit au moins que la propagande yougoslave fût efficace lorsqu’elle parlait de « l’armée de Tito » ou encore « l’armée de tous les yougoslaves ». Dans les faits, l’armée yougoslave n’était pas réellement yougoslave au sens où les soldats issus du peuple serbe sont majoritaires 134 et malgré une volonté de recrutement équilibré qui reflèterait les diverses composantes nationales de la Yougoslavie, l'Armée Populaire Yougoslave, issue de la militarisation et de l'institutionnalisation du mouvement partisan, va se trouver impliquée dans une configuration complexe de violences d'Etat et de violences contre l'Etat, et emportée par une nouvelle recomposition des réalités et des légitimités étatiques.
Une autre structure, incluse dans les forces armées yougoslaves, était non négligeable. Il s’agit de la Défense Territoriale 135. Elle fût créée en 1969, lors de la réforme du système de défense. Cette réforme et donc la TO sont nés d’évènements internationaux. En 1964, Nikita Khrouchtchev est démis de ses fonctions, c’est Leonid Brejnev qui prendra sa place. Celui si va affirmer sur le terrain, la doctrine Brejnev sur la souveraineté limité des Etats lors du Printemps de Prague en 1968 136. Cette invasion, condamnée par des nombreux pays, que ce soit dans le bloc occidental ou dans le bloc de l’est, va remettre en question la souveraineté d’autres Etats comme l’Albanie, la Chine, la Roumanie et bien sur la Yougoslavie. Un sentiment d’insécurité va grandir et va conduire chaque pays se sentant menacé à prendre des mesures pour garantir son indépendance. Cela conduit donc à la réforme du système de défense yougoslave qui va placer la TO, une structure territoriale placée aux côtés de l’armée fédérale. Cette Défense Territoriale est dotée de dépôts d’armes légères et est contrôlée par les républiques. En cas d’invasion, ces forces ont le devoir d’organiser une défense de type partisane. Les Yougoslaves s’appuient donc sur une défense avec des armes conventionnelles plutôt que d’utiliser la dissuasion nucléaire.
Tous les hommes et femmes de 18 à 65 ans participent à des exercices de type militaire en guise de formation pour la défense territoriale. L’Etat major était composé d’officiers à la retraite, de cadres, de fonctionnaires. Les soldes des officiers de la TO étaient payées par le ministère de la défense comme l’évoque Jovan Divjak 137, un ancien colonel de la Défense Territoriale de Bosnie et Herzégovine 138. La défense territoriale était aussi un cours qui commençait dès l’école primaire et se poursuivait jusqu’à l’université. Elle s’étendait aussi dans les entreprises et les administrations. Le but étant de mobiliser le maximum de personnes pour stopper toute agression en accord avec la doctrine militaire d’alors 139. La TO comportait plus de 800 000 réservistes en période de paix sur tout le territoire yougoslave et était capable d’inclure plus de 3 millions de civils yougoslaves en cas d’invasion et de conflit pour mener une guerre de guérilla.
Néanmoins la défense territoriale va se trouver très impopulaire parmi les Musulmans Bosniaques puisque à l’aube du conflit, la JNA désarme la TO, notamment dans les régions où les Musulmans Bosniaques sont majoritaires pour armer les milices du Parti Démocratique Serbe de Radovan Karadzic. Alors qu’en Slovénie et en Croatie, la TO a constitué un embryon d’armée, la TO de Bosnie s’est vu confisquer sa force et n’a pu constituer un réel embryon d’armée, ce qui explique la facilité de la JNA puis de l’Armée de la République Serbe de Bosnie 140 à attaquer les villes bosniaques et à assiéger Sarajevo.
II ) Les éléments dissociateurs
La période après le second conflit mondial n’est pas exempte de soubresauts, de heurts et de tensions. On distinguera trois éléments déstabilisateurs et qui marqueront au fer rouge la période yougoslave. Il sera évoqué Goli Otok (l’Île Nue) le bagne pour les staliniens, la dissidence de Milovan Đilas et enfin les mouvements sociaux et nationalistes du début des années 70.
Goli Otok est une petite île inhabitée situé entre l’île principale de Krk, près de Rijeka, et celle de Rab. Elle fût utilisée par l’Autriche-Hongrie durant la Première Guerre mondiale en guise de camp de prisonniers, russes pour la plupart, en provenance du front de l’est.
En 1949, alors que le schisme entre Staline et Tito est consommé, on construit une prison de haute sécurité pour les opposants politiques, principalement ceux favorables à Staline mais aussi les nationalistes. Et parce que le communisme prône l’égalité entre hommes et femmes, ces dernières ont aussi le droit à un camp dans une autre île non loin, les détenues sont principalement des femmes de fugitifs ou d’opposants politiques. Jusqu’en 1956, Goli Otok va être utilisée en tant que lieu d’incarcération des prisonniers politiques.
Cependant, il y a aussi des criminels de droit commun qui sont enfermés dans les geôles de l’île. Selon les estimations, plus de 30 000 prisonniers ont été incarcérés dans la prison de Goli Otok et près de 4 000 tués 141. D’autres historiens citent des chiffres plus importants. La prison va connaître une seconde jeunesse dans les années 70 après les agitations nationalistes en Croatie. Elle sera définitivement fermée en 1988. Depuis, elle reste à l’état de ruines. Goli Otok est important à plus d’un titre, même si cette prison est située sur le territoire croate, qu’elle était secrète et qu’elle reste modeste en comparaison à l’archipel du goulag, en URSS. Plusieurs postures existent vis-à-vis de Goli Otok. On trouve la négation, non pas du lieu mais de la participation de Tito et du mythe du souverain mal conseillé. Certains condamnent l’endroit par anticommunisme ou droit de l’hommisme. Tandis que d’autres vantent les mérites de ce genre d’endroit où l’on guérissait les gens de la maladie du nationalisme même si une personne peut être habitée par tout ces sentiments.
Milovan Đilas, surnommé « l’enfant terrible du communisme », fût une figure clef du mouvement des partisans durant la Seconde Guerre mondiale et dans le gouvernement qui suivra le conflit. Après avoir publié de nombreux articles dans le journal du parti Borba 142 remettant en cause l’orientation léniniste du parti, il va être fortement critiqué par la Ligue des Communistes Yougoslaves et Tito lui-même. Alors qu’il fût pressenti pour être le successeur de ce dernier, il se voit être démis de toutes ses responsabilités politiques. Sur ces entrefaites, il ira plus loin dans la contestation du régime, contestation qui le conduira à la dissidence, lui le plus zélé des marxistes léninistes yougoslaves 143 !
S’engageant dans la voie de la dissidence, il écrira, en Décembre 1954, un article publié dans le New York Times où il soutient l’introduction du bipolarisme politique en Yougoslavie. En somme, il se prononce en faveur de la création d’un parti social-démocrate. Il sera accusé d’activités subversives pour cela. Mais il ne s’arrête pas là. En 1957, il publie un essaie principalement dans les pays occidentaux. Cet essai se nomme La nouvelle classe, Đilas critique la bureaucratie communiste et ses élites corrompues. Il dénonce avec férocité l’arbitraire du régime yougoslave. En réaction, il sera condamné à 3 ans de réclusion, cette peine se verra allongée de 7 ans. Contre toute attente, il sera libéré. Mais l’année suivante il publie des mémoires, Conversations avec Staline, ce qui déclenche une colère brutale de la part de Tito, l’arrestation et la condamnation de Đilas mais aussi sa consécration comme dissident le plus prestigieux de Yougoslavie.
Ensuite, l’un des principaux évènements qui secoua la Yougoslavie est le « Printemps Croate » ou « Maspok 144 ». Ce mouvement commence par une critique du système yougoslave par la direction de l’Alliance Communiste de Croatie, notamment sur la solidarité, trop lourde, vis-à-vis des autres républiques, surtout la Serbie. Cette critique va connaître un large écho au sein de la population de Croatie, notamment chez les jeunes. Les nationalistes Sayanim 145 vont se réveiller et contribuer à apporter des idées au mouvement et des revendications nettes comme une autonomie de la Croatie, un siège à l’Organisation des Nations Unies ou encore l’adjonction de la Bosnie et Herzégovine à la Croatie. Malgré la répression puis les concessions faites par Tito notamment par le biais de la constitution de 1974, le maspok sera un élément important dans la conscience croate et aura un rôle, au moins symbolique, lors du réveil définitif du nationalisme à la fin des années 1980.
III ) Les éléments fédérateurs
Les éléments fédérateurs abondent. Cependant, il faut se détacher, là encore, du contexte actuel et du matraquage systématique à l’égard de la Yougoslavie que ce soit de la part des nationalistes mais aussi des chantres du multiculturalisme fantasmant leurs espoirs sur la Yougoslavie puis la Bosnie et retournant leurs vestes pour bien souvent devenir dénonciateurs. De nombreux éléments ont fédérés les yougoslaves. Nous prendrons deux exemples pour la Bosnie et Herzégovine : le mouvement urbain, culturel et musical des Novi Primitivci 146 et le journal à rayonnement yougoslave de Sarajevo, Oslobodjenje.
Le mouvement des Novi Primitivci est né à Sarajevo durant les années 80. Il est fortement identifié au groupe de Rock Zabranjeno pušenje 147 et est mené par de nombreuses personnalités dont Elvis J. Kurtović, Nele Karajlić, Rizo Petranović, Sejo Sexon, Malkolm Muharem, Draţen Riĉl, Branko Đurić, Boris Šiber, Zenit Đozić. Ce groupe deviendra une référence en Yougoslavie durant les années 80, Zabranjeno pušenje va faire de nombreux émules 148 et Sarajevo va s’affirmer comme la capitale culturelle de la Yougoslavie, comme ce fût le cas lors de la décennie précédente avec le groupe Bijelo Dugme 149 mené par Goran Bregović.
Tout le discours des nouveaux primitifs était basé sur l’irrévérence et l’humour typique de la culture bosniaque. Ils introduiront le jargon bosniaque, notamment de Sarajevo, dans toute la Yougoslavie par le biais de leurs chansons et grâce à la télé. Leur émission « Top Lista Nadrealista 150» est un véritable succès qui se poursuit encore aujourd’hui. Ils sont fortement comparés aux Monty Phyton, usant des mêmes mécanismes pour leurs sketchs.
OsloboĊenje est un journal créé le 30 Août 1943, le jour de l’impression du premier numéro à Donja Trnova, un village non loin de Bijeljina (ville carrefour au nord de la Bosnie et proche de la frontière serbe). Il est donc évident qu’OsloboĊenje est un journal ayant une tradition assez longue. On peut même remonter à 1866 et retourner à Sarajevo pour retrouver les sources du journal. En effet l’imprimerie et l’organisation structurelle du journal trouvent leur source là. Ce n’est qu’avec l’avènement du communisme en Yougoslavie durant la guerre que les partisans (activistes communistes) prennent le contrôle de la structure et prénomment le journal « OsloboĊenje ». Ce dernier se caractérise donc par son appartenance partisane. Pour ce qui est de la Bosnie et de la création Yougoslave, OsloboĊenje fait parti d’un mouvement et le journal entre dans la même logique que l’AVNOJ.
Après la libération de la Yougoslavie, OsloboĊenje sera un journal communiste. D’ailleurs, le sous titre en dessous du quotidien est pour le moins clair : « journal de l’alliance socialiste du peuple travailleur de Bosnie et Herzégovine ». D’autre part, après la mort de Tito, va figurer l’expression « Druze Tito mi ti si kunemo » ou « Camarade Tito, nous te sommes obligés ».
Jusqu’à la guerre de Bosnie et Herzégovine de 1992 à 1995, la « maison » Oslobodjenje n’a cessé de muter, de s’agrandir, de mûrir et d’engranger des lecteurs et d’être une plate forme pour les intellectuels bosniaques. L’heure de gloire fût de 1976 à 1989, au moment où les investissements se firent plus nombreux et lorsque le siège du journal déménagea du centre ville de la vieille ville de Sarajevo jusqu’au quartier Nedţarići construit durant les jeux olympiques. Les Jeux Olympiques, l’un des fiertés de Sarajevo, se sont déroulés lors du mois de Février de l’année 1984. OsloboĊenje a d’ailleurs suivi l’évènement de très près. Le plus vieux des journalistes sportifs a été formé lors de cet événement. La construction du bâtiment en verre et en aluminium appelé le « Belveder » marque le point d’orgue de cette période dorée pour Oslobodjenje. D’autre part, le bâtiment annexe au « Belveder » était équipé des rotatives les plus perfectionnées, l’imprimerie était donc dans le même complexe pour une plus grande rapidité et une meilleure organisation et coordination entre les différents services. Près de 50 % de l’activité de l’imprimerie en Bosnie provenait des rotatives d’OsloboĊenje.
Une anecdote permet d’ailleurs de comprendre les rouages de la presse selon les normes yougoslaves de l’époque et de tempérer l’aura dont jouit le journal à postériori. Nada Salom 151, directrice de la rubrique culture du journal. Elle fût au centre d’une polémique durant les années 70. En 1971 a lieu ce qu’on appelle le « Printemps Croate », ce fût une vague d’affirmation du nationalisme croate. Elle fût durement réprimée par le régime de Tito. Néanmoins, cette vague eu des répercussions en Bosnie et Herzégovine. L’acteur de la polémique était le président de la république socialiste de Bosnie et Herzégovine, Hamdija Poţderac, un Krajsnik 152. L’action est la suivante, après le « Printemps Croate », la même vague de contestations atteint la Bosnie. Fin 1971, un colloque s’est déroulé à l’université de philosophie de Sarajevo. Poţderac déclara dans ce colloque la nécessité d’instituer dans les diverses facultés de l’Université de Sarajevo des départements qui explicitent la Bosnie et Herzégovine, alors que les facultés ne parlaient que de la Yougoslavie dans son ensemble. Poţderac précisa aussi qu’il ne fallait pas se fixer sur des bases ethniques ce qui était important en Bosnie et Herzégovine et il reçu l’appui de nombreux intellectuels serbes ou croates de Bosnie mais dès l’éclatement de la Yougoslavie, ceux-ci tournerons leur veste à la Bosnie et Herzégovine prônée par Poţderac. OsloboĊenje reporta les faits et pour revenir à la journaliste, Nada, elle fût charger d’écrire un article sur la conférence de Poţderac. Ce fût une de ses premières expériences à OsloboĊenje et elle fût pour le moins douloureuse. En effet, Nada écrivit que l’intervention de Poţderac était opportune. Mais le journal, qui était totalement dévoué au parti, ne supportant pas la « sortie de route » de Poţderac et encore moins celle de sa journaliste, va être prompt à sévir. Nada verra son nom affiché en première page en guise de blâme. Un peu plus tard, le directeur en personne va la convoquer et lui dira une phrase qui m’a frappé et que je trouve très parlante : « Le journalisme ce n’est pas de la littérature à la mode d’Anna Karénine, le journalisme c’est de la politique ».
Mais à cette époque, alors que la Yougoslavie était déjà fragilisée par le « Printemps Croate », l’appareil du parti essaie de tenir le choc et toutes les succursales, bureaux, armée, police, fonctionnaires de tout acabit et surtout journalistes subissent encore plus de pression de la part du parti. Lorsque j’écris « parti » J’entends plusieurs partis réunis au sein d’une superstructure, la Ligue Communiste Yougoslave. Cela inclut donc les partis communistes « nationaux », c'est-à-dire un parti pour chaque république de la fédération. Cette anecdote un peu longue montre néanmoins très bien le muselage des journalistes et pas de la presse puisque celle-ci est inféodée au parti.
Cela n’empêchera pas le journal d’obtenir de nombreux prix et récompenses que ce soit yougoslaves ou internationales. Le point d’orgue sera un prix de la rédaction du journal « Slobodna Dalmacija » (Dalmatie Libérée), ce prix sera reçu en Décembre 1989 et consacre Oslobodjenje comme le meilleur journal quotidien yougoslave de l’année. Mais déjà les cloches funestes grondent. Milosevic voit son ombre grandir. La guerre s’approche et OsloboĊenje va connaître une épopée tragique et douloureuse mais néanmoins courageuse. D’un journal Yougoslave, OsloboĊenje deviendra un journal bosniaque. Dans cette épopée, OsloboĊenje deviendra aussi un journal libre et non plus simplement le « journal du Parti » avec des conséquences moindres puisqu’il n’y aura pas de « purges » dans le journal mais le journal va payer le prix du sang. Il ne cessera de dénoncer les monstruosités et les absurdités de la guerre qui ravagera la Yougoslavie et surtout la République de Bosnie et Herzégovine. Il est étiqueté comme nostalgique, socialiste et progressiste, autant de termes qui peuvent se télescoper. Alors qu’il franchissait fréquemment les 100 000 exemplaires lors des jours importants durant l’époque Yougoslave, le tirage ne dépasse plus 10 000 exemplaires. Néanmoins l’aura dont jouit le journal demeure, réduite, mais encore vivace en Bosnie mais aussi en dehors.
Nous allons voir aussi la place des migrants au sein de l’espace yougoslave et constater leur importance dans la société.
IV ) Pays d’émigrants ?
Le phénomène migratoire est profondément ancré dans l'histoire sociale des peuples et nations de Yougoslavie. Dans les années 1950 et au début des années 1960, l'émigration yougoslave concerne deux groupes en particulier, premièrement, des Musulmans d'origine turque et des Musulmans d'origine slave de Bosnie et du Sandjak ; et deuxièmement, des dissidents du régime de Tito ou les collaborateurs du second conflit mondial. Une immense majorité des premiers part en Turquie tandis que le deuxième groupe se dirige vers l'Europe occidentale et outre-mer. Les seules données disponibles concernent le premier groupe.
Pendant les années 1950, environ 300 000 Yougoslaves de souche turque et musulmane quittent la Bosnie, la Macédoine et d'autres régions au sud-est de la Yougoslavie pour s'installer en Turquie.
A partir du milieu des années 1960, la Yougoslavie devient le premier pays communiste à autoriser presque toutes les catégories de citoyens à émigrer. En conséquence, la RFA, la Suisse et l'Autriche recrutent environ 500 000 ouvriers yougoslaves, suivis d'un nombre inconnu de dépendants.
Selon les statistiques officielles 57 238 personne sont quitté la Yougoslavie en 1968 pour aller chercher du travail. Les années suivantes la dynamique des départs a été encore plus forte : 123 639 en 1969 ; 239 779 en 1970 ; 116 724 en 1971. Jusqu'en 1971, vraisemblablement plus d'un million de Yougoslaves, pour la plupart des hommes dans la force de l'âge se sont retrouvés sur le marché du travail de l'Europe occidentale. En simplifiant un peu, on peut dire que la liberté de partir et la possibilité de trouver un emploi à l'étranger ont eu un effet calmant sur la pression liée au chômage, ainsi que sur les larges tensions sociales mais pour un temps seulement.
D’un point de vue idéologique même les Yougoslaves partaient séjourner et travailler temporairement à l'étranger (à la différence de nombreux migrants d'avant-guerre, qui ont émigré définitivement) restaient partie intégrante de la classe ouvrière yougoslave. La première raison se fondait sur les projets et les convictions des migrants eux-mêmes, mais elle s'est avérée illusoire pour une bonne partie des migrants. En ce qui concerne le second aspect, le gouvernement a passé des contrats d'emploi et des conventions concernant la sécurité sociale avec la plupart des pays d'accueil des migrants yougoslaves. Il a élargi le réseau des consulats dans ces pays. Des travailleurs sociaux ont été adjoints aux services consulaires et se sont notamment préoccupés des problèmes sociaux croissants des migrants. Des sections et des écoles complémentaires yougoslaves ont été mises en place où des professeurs yougoslaves enseignent aux enfants la langue maternelle et la culture de leur pays, afin de maintenir leur identité culturelle autogestionnaire, Dans les pays européens d'accueil, il y a environ 1 100 enseignants permanents et honoraires dans les sections et écoles complémentaires yougoslaves. La moitié d'entre eux a un contrat avec les institutions yougoslaves, l'autre moitié avec les institutions d'immigration compétentes 153.
Jusqu'à présent, la proportion de personnes immigrant à l'Ouest pour des raisons purement économiques a été relativement faible. Moins de 15% peuvent être caractérisés comme des migrants économiques ayant un travail régulier ou irrégulier, ou faisant partie de la famille d'un migrant de ce type. Ce phénomène est une conséquence de la division politique et économique entre les deux Europe. Avant 1990 le commerce Est-Ouest est resté faible et la mobilité des capitaux et des hommes était quasiment inexistante. La seule exception est la Yougoslavie. Depuis la fin des années 1960, la Yougoslavie a été le seul pays communiste dont les ressortissants avaient le droit d'émigrer. Environ 500 000 ouvriers yougoslaves, suivis d'un nombre non chiffré de dépendants, ont été recrutés par l'Autriche, la Suisse, la République Fédérale d'Allemagne et quelques autres pays. 154 Dans la décennie allant du milieu des années 70 au milieu et des années 80, ce nombre s'est réduit à la suite de la crise économique à l'Ouest et des mesures restreignant l'immigration. Commence alors un mouvement de retour vers la Yougoslavie. Qui va s’atténuer fortement pour de nombreux cas où le provisoire laissera la place au long terme.
La migration extérieure devient une forme normale d'emploi, elle est même stimulée. Mais cela ne supprima pas les attitudes négatives à l'égard des migrants. Ils étaient à la fois suspectés et enviés ; considérés comme des « étrangers » aliénés Jugo-Svabe, nom péjoratif qui donne en français Yougo-Schleu à cause des biens de consommation qu'ils étalaient quand ils revenaient en vacances : voitures de luxe, nouveaux appareils électroniques et semblables. Mais aussi on les plaignait parce qu'ils devaient aller travailler à l'étranger pour des capitalistes étrangers. On constate aujourd’hui que les déplacés de guerre sont dans le même schéma. Une condition sociale précaire dans les pays d’accueil mais une volonté d’afficher les biens de consommations acquis lors des retours au pays.
Les gains des migrants, qui étaient (en partie) versés dans le pays, stimulaient la consommation, surtout de produits importés. Dans un certain sens, ceci a permis l'accroissement des importations, alors que l'économie intérieure rigide répondait à la demande accrue par une hausse des prix. Le résultat fut une spirale inflationniste. Mais d’un point de vue des migrations, cela à entrainé un refroidissement progressif vis-à-vis de la « mère patrie » dans la mesure où la situation en Yougoslavie se détériorait cela n’encourageait pas les yougoslaves à l’étranger de revenir au pays ni de réinvestir. Dès le moment où le flux des remises des migrants a commencé à diminuer, il est devenu clair que le pays était devenu dépendant d'eux. Au lieu de renforcer sa position dans la division internationale du travail, l'économie yougoslave est devenue vulnérable par rapport aux pays développés.
Parallèlement, tout un réseau de services sociaux s'est créé en Yougoslavie à l'intention des migrants, à tous les niveaux de l'organisation sociale et politique. En plus des bureaux d'emploi, d'autres agences et services autogestionnaires et gouvernementaux sont intégrés à ce réseau, notamment au niveau des communes, des communautés autogérées et des organisations sociopolitiques (terme yougoslave pour désigner les organisations politiques, Ligue des communistes, syndicats, Alliance socialiste du peuple travailleur). Dans les pays d’accueil, on assistera à la création de nombreuses associations qui plus tard vont soit abriter des mouvements pacifistes et profondément yougoslave soit alors soutenir les politiques nationalistes et la poursuite du conflit dans les années 90. Ces associations vont être le fer de lance de la Yougoslavie et après les conflits, elles continuent de développer une ligne nationaliste et chauviniste ou alors elles s’érigent en mausolées de la diaspora dédiés à la Yougoslavie et par conséquent, ces associations cultivent ce qu’ils ne retrouveront plus. Alors qu’au départ, c’était une « vie à la yougoslave » qui était promue à l’étranger, avec la disparition de la Yougoslavie, on évoque quelque chose qui n’existerait plus et qu’on tente de recréer. On y fête le 1er Mai, le 25 Mai et d’autres fêtes en fonction de l’ethnie majoritaire dans ces associations. Après 1995, les associations sont ethniques mais malgré leur volonté de vouloir se démarquer le plus possible l’une d’entre elles, elles conservent des caractéristiques communes, au niveau de l’organisation des manifestations, des plats culinaires, de la musique et du passé commun que chacun cherche à mettre à son profit.
L'exode de Yougoslaves est la crise la plus grave de réfugiés en Europe depuis la Seconde guerre mondiale. Malgré un contexte différent il s’agit d’une habitude pour les habitants, c’est le troisième déplacement massif de population depuis 1945. Le premier concernait les gens fuyant la persécution après la Seconde guerre et les déplacements forcés au sein de la Yougoslavie même 155.La seconde vague concernait surtout la migration de travail dans le cadre du programme des recrutements « temporaires » — des « Gastarbeiter » — des années 60 et 70 156 ; c'était le cas unique de recrutement officiel de main-d’oeuvre parmi les pays socialistes de la part des pays d’Europe de l’Ouest.
Après avoir vu certains aspects de la société yougoslave, il convient de se concentrer sur l’ultime héritage de la Yougoslavie de Tito, la Bosnie et Herzégovine mais aussi ses habitants notamment Bosniaques Musulmans. Nous verrons que la reconnaissance de la Bosnie et Herzégovine a été discutée, nous verrons qu’au-delà des opportunités, la nation Musulmane Bosniaque moderne fût réfléchie, mûrie et créée par la Yougoslavie, même si aujourd’hui les historiens bosniaques, à l’image des autres, s’évertuent à faire le Kérygme d’une nation Bosniaque millénaire.
LA BOSNIE ET HERZEGOVINE YOUGOSLAVE
Cette dernière partie va mettre en exergue l’un des points capital de la yougonostalgie mais aussi le plus volatil, le plus difficile à cerner, même si, c’est autour de lui que s’établie le plus large consensus. En effet, Tito jouit d’une aura non négligeable en Bosnie. Néanmoins, l’histoire récente et les problèmes actuels ne permettent pas aux Bosniaques lambda de réfléchir longuement sur Tito. Aussi, le retour du religieux dans les années 90 a conduit à une critique systématique du communisme 157. Cette partie va montrer par une étude du passé en quoi la Bosnie est l’héritière fragile et décharnée de la Yougoslavie en cette période trouble du postcommunisme.
La Bosnie étant par les faits mais aussi grâce à la propagande, notamment cinématographique, le centre névralgique du conflit en Yougoslavie. L’idéal communiste est aussi illustré par la reconnaissance de la Bosnie et Herzégovine comme république et des Musulmans Bosniaques comme nation.
Cette partie tente de montrer ce que les historiens oublient vis-à-vis de la Bosnie et ce que les charlatans qualifient eux-mêmes de charlatanerie. Nous verrons que la Bosnie est l’un des enjeux majeurs de la Seconde Guerre mondiale, aussi bien en ce qui concerne son statut territorial que son statut national.
I ) ZAVNOBiH 158
Le 25 Novembre 1943, à Vracar Vakuf 159, lors d’une assemblée générale fondant le Conseil Populaire Antifasciste pour la Libération de la Bosnie et Herzégovine 160 il a été décidé que cet organe politique serait le seul et unique représentant du Mouvement Populaire de Libération en Bosnie et Herzégovine. Le ZAVNOBiH a travaillé durant trois sessions, d’abord à Vracar Vakuf les 25-26 Novembre, le 30 Juin, le 1er et le 2 Juillet 1944 à Sanski Most et enfin entre le 26 et le 28 Avril 1945 à Sarajevo. De fait, la présidence de ce conseil était la plus haute autorité politique en Bosnie et Herzégovine à ce moment.
L’établissement du ZAVNOBiH a été initié en parallèle du Conseil Populaire Antifasciste pour la Libération de la Yougoslavie (AVNOJ), la plus haute autorité Yougoslave guidée par les communistes, dont les sessions se sont tenues en Novembre 1942 à Bihać, qui a insufflé l’établissement de Conseils antifascistes dans chaque pays et la constitution d’un réseau qui a couvert jusqu’à 2/3 du territoire de la Bosnie et Herzégovine.
Ce territoire faisait plus ou moins 30 000 kilomètres ² et était de fait la moelle épinière du territoire libre Yougoslave qui incluait aussi le Monténégro, le Sandţak et des portions notables de la Croatie. C’est dans ces territoires que stationnait la majorité des troupes partisanes. La Bosnie est devenue le centre du dispositif militaire des partisans. Sur ce territoire substantiel était situé le quartier général du commandement suprême de l’Armée Populaire de Libération ainsi que près de 300 000 combattants ainsi que 50 places fortes ou postes avancées tenus par les partisans.
Smail Ĉekić considère que l’activité intense menée par le ZAVNOBiH à partir de 1943 jusqu’en Avril 1945 est l’évènement le plus important dans l’histoire de la Bosnie et Herzégovine 161.Oui, d’un point de vue historique et politique, la résolution du ZAVNOBiH en 1943 restaure l’indépendance de la Bosnie après 480 ans d’occupation, d’annexion, de séparation ou de négation. La Bosnie devient un Etat à part entière, dans le système fédéral yougoslave. Il s’agit pour Smail Ĉekić de l’héritage le plus important de la seconde guerre mondiale. Ce jour d’indépendance est symboliquement très important et il s’agit d’un jour de fête nationale en Bosnie. Fête nationale dénigré par les partis nationalistes et peu relayée dans les médias malgré un intérêt notable de la population. Le ZAVNOBiH légitime aussi l’intégrité de la Bosnie et Herzégovine, intégrité mise à mal par les accords de Dayton de 1995 ayant mis fin au conflit en Bosnie et Herzégovine et ayant entérinés la séparation du pays sur des bases ethniques.
Le ZAVNOBiH et son résultat, à savoir un compromis qui établit la création de la Bosnie et Herzégovine sont la première et unique occasion où le peuple ou les peuples du pays voulaient un pays qui ne soit ni exclusivement Serbe, ni Croate ou Bosniaque. Les communistes ont réussis une convergence pour que ce pays devienne celui de tous les Bosniaques sans distinction d’aspirations nationales qu’elles soient Serbes, Croates ou Musulmanes.
II ) Une république ?
Le combat pour la Bosnie et Herzégovine en tant qu’unité indépendante ayant le statut de république au sein de la Yougoslavie fût une lutte de longue haleine sous la pression de l’occupant, des collaborateurs, des partisans et de la Guerre de libération populaire. L’émergence de l’entité fédérale bosniaque au sein de l’Etat Yougoslave a été sujette à une controverse au sein de la classe dirigeante du Mouvement Populaire de Libération. De nombreux drugovi 162 étaient en faveur d’une Bosnie et Herzégovine ayant le statut de province autonome rattachée à la Serbie plutôt que d’une République au sein de la fédération.
Moša Pijade, Milovan Đilas and Sreten Tujović, de hauts cadres du Parti Communiste Yougoslave, se basaient sur une approche nationale de la question et étaient donc favorables à un statut alternatif pour la Bosnie. Au nombre de nations, le nombre de républiques, car les Musulmans n’avaient pas le statut de nation durant la guerre, statut qu’ils acquerront bien plus tard 163. Pour Smail Ĉekić, cette attitude contrevient à l’esprit de la Guerre de libération populaire en Bosnie et Herzégovine. C’est aussi le cas de la plupart des élites universitaires et intellectuels Musulmanes actuelles. Soit, on nie l’existence d’un débat autour de la Bosnie et Herzégovine au sein même des forces qui ont fait émerger celle-ci, soit on considère que l’option de faire de la Bosnie un Kosovo-bis est contraire à la lutte menée durant le second conflit mondial. Pourtant la réflexion sur le statut de la Bosnie semble légitime et va au-delà de la seule Bosnie, puisque il s’agissait pour Tito de savoir comment contenir les deux nationalismes antagonistes Serbe et Croate qui se déchiraient durant le conflit et de préserver une nation en devenir, les Musulmans Bosniaques.
Cependant, l’idée d’une république de Bosnie et Herzégovine était appuyée par le Comité provinciale de Bosnie et Herzégovine du Parti Communiste Yougoslave, la branche bosniaque du parti. Et il est intéressant de noter le désaccord entre les cadres extranationaux, favorables à une entité inféodée à une république, voir même à la dislocation de la Bosnie entre la Croatie et la Serbie et les cadres nationaux bosniaques, favorables à l’indépendance au sein de l’espace Yougoslave. A la veille de la création du ZAVNOBiH, d’intenses discussions eurent lieu à propos du futur statut constitutionnel de la Bosnie et Herzégovine, discussions opposant Rodoljub Ĉolaković et Avdo Humo à Milovan Đilas et Mosa Pijade entre autres. Ĉolaković et Humo, membres locaux de la branche bosniaque du parti étaient unanimes sur le devenir de la Bosnie et Herzégovine.
Tous les membres du Comité Central étaient de l’avis de Đilas, c'est-à-dire que la Bosnie et Herzégovine ne pouvait être une république. D’une part, il n’y avait pas de nation Bosniaque 164 et d’autre part, ils doutaient de la définition des Musulmans comme une nation, ils ne croyaient pas que même dans le socialisme, les Musulmans se développeraient en tant que nation. Seul Edvard Kardelj, l’auteur de la constitution fédérale de 1974, se rangeait du côté des membres locaux bosniaques du parti.
Ces derniers que sont Humo et Ĉolaković refusèrent l’idée d’une province autonome de Pijade mais aussi l’alternative du découpage offerte par Milovan Đilas. Chacun restant sur ses positions, Kardelj suggèrent aux membres locaux bosniaques du parti d’aller voir Tito et de l’informer de leurs arguments, de leur mécontentement et de leurs désaccords. La rencontre avec Tito dura des heures. Durant la discussion, Avdo Humo ainsi que Rodoljub Ĉolaković argumentèrent en faveur de l’obtention pour la Bosnie du statut de république en évoquant les raisons historiques et ethniques conduisant en ce sens.
Tito se prononça en faveur de Humo et Ĉolaković et appuya le projet des membres locaux du parti en vue d’établir la Bosnie et Herzégovine comme une république à part entière. Tito déclara que la Bosnie et Herzégovine devait être une république, comme la Serbie et la Croatie, les Musulmans auraient les mêmes droits que les bosno-serbes et les bosno-croates » 165.Tito s’est toujours montré clair vis-à-vis du statut constitutionnel de la Bosnie et Herzégovine, dans la mesure où sa ligne était connue et qu’il n’a jamais dérogé à celle-ci 166. Son opposition à Đilas concernait également la Bosnie.
Lors d’une visite à Sarajevo en Novembre 1979, au crépuscule de sa vie, Tito déclara que « la Bosnie et Herzégovine ne pouvait appartenir à tel ou tel peuple, mais aux gens qui ont toujours vécu ici. De toute façon, la Bosnie n’est pas un cadeau, les gens se sont battus durant la guerre pour cela. C’était la seule alternative possible et souhaitable, non seulement pour les habitants de Bosnie et Herzégovine mais pour toute la communauté. La Bosnie a toujours été dans le passé un point d’achoppement. Avec notre guerre de libération, nous nous sommes débarrassé de cela. 167 »
Faire de la Bosnie une république pouvait être considéré comme un acte de démagogie. Au-delà de la légitimité du peuple bosniaque en tant que nation, au-delà de la nation Musulmane puisque les Musulmans ne sont pas reconnus en tant que nation que ce soit par le ZAVNOBiH ou même l’AVNOJ, l’idée était de réaliser un modèle miniature du modèle d’intégration yougoslave et de prévenir toute division de la Bosnie et Herzégovine pour contrer les deux nationalismes hégémoniques en Yougoslavie, croate et serbe. De nombreux cercles en Serbie critiquèrent l’établissement d’une Yougoslavie fédéral mais aussi les nouvelles relations interethniques basés sur une égalité mais aussi couvertes par la supra citoyenneté yougoslave.
Le conflit mondial revêt une importance quant au destin politique de la Yougoslavie puisque ce sont les partisans de Tito qui gagnent le conflit et qui établissent une dictature du prolétariat dans le pays. Le conflit établit aussi la Bosnie et Herzégovine en tant que république indépendante et ouvre la voie à une reconnaissance, dans ce laboratoire yougoslave, à la nation Musulmane. De ce point de vue, la guerre est importante pour les historiens et hommes politiques bosniaques puisqu’elle légitime l’idée d’une Bosnie indépendante, souveraine et composées de plusieurs peuples. La Bosnie et Herzégovine indépendante est le fruit d’un calcul simple, diviser pour mieux régner.
III ) La Bosnie en Yougoslavie
Les avis des Bosniaques divergent sur l’appréciation de leur passé communiste. Néanmoins, il ne fait aucun doute que la seconde Yougoslavie confirme la Bosnie sur ses bases territoriales mais va aussi créer l’espace nécessaire et devenir le cadre de l’affirmation nationale de ceux qui deviendront les Musulmans 168. Comme il a été vu précédemment 169, le mouvement partisan a été principalement appuyé par des Serbes, néanmoins, il va élargir sa base à toutes les populations de la Bosnie et Herzégovine en garantissant l’égalité des droits entre les Serbes, Musulmans et Croates et en faisant de ce pays une des républiques constitutives de la Yougoslavie. On tolère même la création de brigades musulmanes distinctes, ces brigades respectent les préceptes de l’islam. Aux sessions de l’AVNOJ et du ZAVNOBiH sont conviés des notables de l’Organisation Musulmane Yougoslave 170. On reconnaît donc la Bosnie et Herzégovine comme un territoire déterminé et on reconnaît aussi l’existence de la communauté musulmane, néanmoins on ne précise pas la nature de celle-ci, ethnique ou religieuse. Cette acceptation va rapidement être remise en cause, les communistes vont dissoudre le Comité musulman 171 au sein du Front Populaire de Libération. Puis, en athéistes et anticléricaux de bon aloi, le Parti s’attaque à la communauté islamique. En 1947, les Vakuf ou Waqfs 172 sont nationalisés. Les tribunaux appliquant la charia sont supprimés et toutes les écoles religieuses ou medrese sont fermés à l’exception de la principale, basée à Sarajevo. Cela marque la fin des institutions musulmanes qui représentaient le noyau structurel de la communauté. Le Parti communiste va faire de même en 1949 avec l’association culturelle musulmane Preporode ou Renaissance, qu’elle a favorisé lors de sa création en 1946. Après avoir canalisé les modes traditionnels qui structuraient la communauté bosniaque, le Parti communiste les démantèle. Malgré cette attitude ambivalente et une volte-face mal perçu, les autorités yougoslaves favorisent la transformation des bosniaques en nation moderne. Il ne faut pas oublier que bon nombre de bosniaques étaient membres du Parti Communiste Yougoslave 173 et qu’ils ont aussi participé au démantèlement des institutions religieuses.
En 1946, la Bosnie et Herzégovine est l’une des six républiques constitutives de la Yougoslavie. Les aspirations impérialistes des nationalistes serbes et croates sont freinées. Cela dégage un espace pour l’affirmation d’une identité nationale Musulmane. Le recensement de 1953 fait clairement transparaître un vide car 93,8 % des personnes de confession musulmane en Bosnie et Herzégovine se déclarent Yougoslaves ou indéterminés contre 3,8% se déclarant Serbes et 1,7% se déclarant Croates. De plus, la guerre mais surtout la modernisation du pays voient apparaître de nouvelles élites politiques et intellectuelles musulmanes communistes. Alors que le pays entreprend une décentralisation poussée à partir de la fin des années 60 et que la reconnaissance des minorités et des ethnies se fait crescendo, l’entreprise commencée vingt ans plus tôt va aboutir en 1968 à la reconnaissance des Musulmans par la Ligue des Communistes de Bosnie et Herzégovine.
Cette reconnaissance a donné lieu à de nombreuses interprétations. Bien sur la politique de non-alignement de Tito a mise en relation la Yougoslavie avec de nombreux pays avec des populations majoritairement musulmanes comme l’Egypte, l’Algérie ou l’Indonésie. Ces relations ont naturellement élevé le statut politique des Musulmans Bosniaques, que ce soit en tant que nation ou au sens religieux. En effet, un point qui est fortement oublié mais qui mérite d’être rappelé relativise l’érection de nombreuses mosquées sur le territoire de la Bosnie et Herzégovine, financées par des pays arabiques dont les dirigeants sont connus pour être des hommes très pieux, leur piété dépassant leurs pétrodollars. Durant la période allant de 1953 à 1980, ce sont près de 500 mosquées qui sont construites ou reconstruites en Bosnie et Herzégovine. Le système communiste faisant que ce sont des bosniaques de toutes confessions ou sans confessions qui participent à ces oeuvres. L’Islam est la religion la plus favorisée, douce contradiction dans un système communiste, en ce qui concerne la symbolique, reconnaissance d’une population nationale, avec toutes les ambiguïtés liés au terme Musulman, mais aussi le matériel 174. Bien que la guerre de 1992 à 1995 a réduite à néant ces avancements, ceux-ci ne sont pas oubliés par les yougonostalgiques qui utilisent en Bosnie cette argument pour contrer les théories fumeuses d’un prétendue choc des civilisations 175 en Bosnie. De plus, la création d’un espace d’affirmation pour les Bosniaques Musulmans et in fine la reconnaissance nationale de ceux-ci, est un élément marquant de la Yougonostalgie, même si certains considèrent cela comme un calcul 176 ou un cadeau empoisonné, il est évident que dans l’histoire longue, la Yougoslavie Titiste a fait substantiellement bouger les lignes vis-à-vis des slaves islamisés et des descendants de turcs installés sur le territoire yougoslave et particulièrement en Bosnie et Herzégovine. En plus de reconnaître le territoire de la Bosnie et Herzégovine, de le légaliser et au fil du temps de lui accorder une souveraineté, l’espace créé par la Yougoslavie communiste pour les Musulmans conduit logiquement à une nostalgie et une bienveillance naturel si l’on se replace dans le contexte actuel à l’égard de la fédération yougoslave et de Tito. Pourtant, une d’autres nostalgiques prétendent que la nation Musulmane est une invention. Ce genre d’affirmations réactionnaires, utilisées par certains Bosno-serbes pour délégitimer la Bosnie et Herzégovine est une incohérence au regard de l’Histoire du pays, qu’elle soit longue ou courte.
D’autre part, la période communiste constitue pour la Bosnie un « bond en avant » formidable, jamais le pays n’a eu une telle croissance, une telle modernisation et un tel développement. Cela est fortement retenu par les Yougonostalgiques, le niveau de vie, même en tant de crise au crépuscule de la Yougoslavie, est plus élevé que celui d’aujourd’hui, même si ce niveau de vie était un niveau de vie au dessus des moyens que pouvait se permettre la Yougoslavie selon les banques et le FMI 177.
Cependant, l’affirmation nationale des Musulmans conduit certains historiens à considérer qu’il ne s’agit pas là d’un peuple mais d’une création artificielle. Pour Joseph Krulic 178, il est évident qu’ « au regard de l’histoire de la Bosnie, une telle affirmation apparaît très imprudente. [Il se base sur la thèse d’Ivo Banac 179] Les intellectuels bosniaques de tradition musulmane d’avant 1914 étaient bien conscients d’une identité particulière, mais encore flottante depuis le départ des Turcs, en 1878. Une partie d’entre eux pensaient être des « Croates » musulmans, d’autres, bien plus rares, acceptaient de se déclarer Serbes, mais une part non négligeable, qui va devenir écrasante à compter des années 1920, se définissaient par une identité tierce. »
L’affirmation nationale des Musulmans représente une évolution conséquente dans leur évolution au niveau politique et identitaire. Car même si l’on suppose que le projet de départ était de créer un espace d’affirmation de l’identité nationale Musulmane, il faut qu’il y ait un support à la base, c'est-à-dire l’acceptation de prime abord du communisme par les Bosniaques. Cela a été fait. Malgré la pression exercée sur la Bosnie par l’épisode stalinien de Parti Communiste Yougoslave, la rupture avec Staline et la transformation qui en a résulté ont été fortement accepté au sein de la République. D’autre part, le communisme a permis l’émergence de nombreuses élites Musulmanes ne venant pas de la communauté islamique.
Le communisme titiste fût original mais aussi idéal du fait de la composition de la Bosnie et Herzégovine, un microcosme au sein du macrocosme yougoslave, il n’est pas erroné de parler de petite Yougoslavie pour la Bosnie et aussi pour la Macédoine. Alors que le pays fût le terrain des plus âpres combats lors du conflit mondial et des failles ethniques, religieuses ou nationales abyssales, l’action des partisans fît de ce pays l’endroit idéal pour implanter une idéologie universaliste. On constate d’ailleurs que le pays a globalement bien accepté le communisme malgré des faits controversés et il fût très populaire et demeure aujourd’hui source de nostalgie non seulement au niveau de la vie quotidienne mais des idées et des perspectives d’avenir. À cette époque, pour reprendre les termes d’Alija Izetbegovic, un anticommuniste notoire, la Yougoslavie constitue non seulement l’intérêt, mais aussi l’amour d’une grande majorité des Musulmans bosniaques 180. Izetbegovic ne sera d’ailleurs pas épargné par le régime communiste puisqu’il sera jugé en 1983 los du procès de Sarajevo avec plusieurs autres individus, il lui sera reproché avec d’autres 181 d’avoir écrit le « Manifeste Islamique » 182 et « L'Islam entre l'Est et l'Ouest », d’avoir entretenu des activités nationalistes, organisé une visite en Iran 183
Malgré tout, l’attachement des Musulmans Bosniaques à la Yougoslavie est intéressé et actif, en témoigne l’accession de certains à des postes politiques clés, comme Dţemal Bijedić ou Hamdija Poţderac. Ces deux personnalités politiques sont les plus importantes de la période communiste pour les Musulmans Bosniaques. D’une part, les fonctions qu’ils occupèrent furent très importantes. Leur influence en faveur du peuple Musulman et vis-à-vis du processus de reconnaissance de celui-ci font de ces hommes des personnalités de premier ordre. Mort dans un accident d’avion en 1977, Bijedić bénéficie d’une yougonostalgie se manifestant par des noms de rues ou de bâtiments publics 184, entre autres. Pour ce qui est de Hamdija Poţderac, l’héritage est plus ambigüe du fait de son implication dans le scandale majeur de la Yougoslavie des années 80, l’affaire Agrokomerc 185, une entreprise bosniaque qui va se trouver au centre d’une immense affaire de corruption qui implique Fikret Abdić, le directeur de ce conglomérat et membre du comité central de la ligue des communistes yougoslaves. Le scandale qui éclate pendant l’été 1987 est lié au financement douteux de l’entreprise, financement qui prendra une forme très inflationniste, ce qui fait écho à l’économie yougoslave d’alors. En effet, des traites et des bons du trésor d’un montant substantiel 186 furent émient par une banque slovène, cette dernière renonce alors à poursuivre dans cette voie et l’entreprise est mise en liquidation judiciaire en Août 1987. Fikret Abdić est arrêté mais il entrainera Hamdija Poţderac dans sa chute en invoquant des cassettes audio compromettantes à l’égard de l’homme politique, il démissionnera peu de temps après cela. Alors que Bijedić a été tué lors d’un accident d’avion et que Poţderac a été contraint à la démission, les yougonostalgiques en Bosnie évoquent souvent la thèse du complot. En effet, l’avion de Bijedić aurait été abattu par les nervis nationalistes serbes pour mettre un terme à l’ascension avérée du premier ministre yougoslave d’alors tandis que l’affaire Agrokomerc ne serait qu’un vaste coup monté pour empêcher Poţderac d’accéder à la présidence yougoslave. Ces théories sont peu sérieuses, néanmoins, il est certain que l’émergence de ces hommes politiques faisait de l’ombre aux ambitions nationalistes serbes.
CONCLUSION GENERALE
La nation est le refuge des pauvres et des opprimés. En ce sens, la Yougonostalgie peut aussi être considérée comme un contre discours. Il s’agit là d’un jeu dialectique intéressant. Alors qu’à l’époque de Marx, la nation est le suppôt du capitalisme, de nos jours, ce serait plutôt l’inverse 187, elle défend l’intérêt des plus mal lotis, des prolétaires devenus précaires. Or la nation n’existe pas en Bosnie à cause les impérialismes serbes et croates aidés de l’inactive action de la Communauté Internationale, entité floue s’il en est.
L’étude des piliers de la yougonostalgie, de la Bosnie, de Tito et de son oeuvre éclairent plusieurs points. Loin d’être une création artificielle ou une nation millénaire, la Bosnie et Herzégovine est un territoire uni, même si malmené par l’histoire, l’exemple de la Seconde Guerre mondiale est sur ce point édifiant, il a grâce aux communistes bénéficié d’une légitimité supplémentaire.
La modernité nous présente le progrès et le changement comme les seules alternatives souhaitables et possibles. La nostalgie est perçue comme un contre productive, conservatrice et rétrograde. La course en avant sans freins, le processus de mondialisation ainsi que le passage à des « post » dans tous les domaines de la société entraine ce genre de reflexes humains comme la nostalgie ou la révolte. La nostalgie devient un havre avec des valeurs morales claires, un passé sécurisé où la vie était stable et prévisible.
Cette étude a tenté de montrer une partie des sources de la Yougonostalgie bosniaque. Elle n’est pas et ne peut être exhaustive, car malgré une tentative de transdisciplinarité, des domaines comme la sociologie ou l’anthropologie permettraient d’approfondir la question. Si l’Histoire permet de clarifier les sources de la nostalgie, la sociologie, la philosophie et d’autres sciences permettent d’explorer les tenants concrets de la nostalgie.
Ce fût aussi une tentative d’éclairer les tenants de la yougonostalgie en Bosnie. Il ne faut cependant pas oublier que celle-ci a un mal à s’affirmer du fait de la situation politique actuelle. Dans d’autres pays, l’expression de la Yougonostalgie paraît plus facile. Cependant, elle peut aussi être considérer négativement et il s’agit là d’un champ d’étude très vaste, celui du rejet du passé yougoslave et de l’affirmation nationale à outrance.
De plus, la reprise marchande et capitaliste de la nostalgie est un moyen de la voir se fondre dans un folklore et de faire taire toute voix contraire à l’établissement, qui est en Bosnie, un protectorat déguisé.
Le souvenir et l’étude de la nostalgie peuvent poser des problèmes. Notre démarche a tenté de s’atteler à ceux-ci. Nous avons vu dans toutes ces partis ce dont les gens se souviennent et même ce dont ils ne se souviennent plus mais qui reste inscrit comme dans un patrimoine. L’étude de la vie de Tito éclaire sur la nostalgie qui entoure le personnage. L’étude de la Seconde Guerre mondiale montre bien l’émergence de tensions mais aussi d’un front uni autour de la bannière communiste, un front qui aura raison des forces axis et collaboratrices. La guerre montre aussi que le pays ne s’est pas forgé comme en 1918 par des traités mais par la violence et le sang, cependant cette violence n’est pas ethniquement dirigée et la force des partisans c’est son caractère yougoslave. De plus l’AVNOJ est le point de départ politique de l’aventure communiste en Yougoslavie. Les actions des communistes en faveur de la Bosnie sont abondantes et constitue l’un des intérêts majeurs de notre étude.
Ce qui pose aussi la question de l’absence d’une réelle opposition rejetant les chauvinismes communautaires et présentant un nationalisme inclusif et positif. Au vu des problèmes actuels et du potentiel utopique de la nostalgie, il s’agit d’une question très importante en ce qui concerne la Bosnie, loin d’un consensualisme mou, fade et compromettant. Seule l’émergence d’un mouvement populaire massif ou de tensions graves entre chauvins peuvent permettre un changement radical mais souhaitable pour l’avenir.
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Les cinq piliers de la yougonostalgie en Bosnie et Herzégovine
Annexes
Annexe 1 : Chronologie
1941: La Yougoslavie est occupée par les forces de l'Axe (Allemagne, Italie, Bulgarie, Hongrie). Proclamation de l'état indépendant de Croatie. Début de l'insurrection des royalistes serbes ("tchetniks") et des partisans dirigés par Josip Broz, dit Tito.
26-27 Novembre 1942 : Tenue à Bihac (Bosnie) de la Première session du Conseil antifasciste de la libération nationale de Yougoslavie (AVNOJ) en tant que représentation politique du mouvement de libération nationale.
29 Novembre 1943 : Seconde session de l’AVNOJ à Jajce (Bosnie) se constituant à cette occasion en corps représentatif suprême de la Yougoslavie.
31 Janvier 1946 : Promulgation de la Constitution de la République populaire fédérative de Yougoslavie.
1946 : Exécution de Draţa Mihailovic, chef des tchetniks.
28 Juin 1948 : Publication de la Résolution du Kominform isolant la Yougoslavie de l’URSS et des pays du bloc soviétique.
Juin 1950 : Adoption de la loi sur l’autogestion ouvrière.
Janvier 1953: Adoption de la loi constitutionnelle sur les fondements de l’ordre social et politique de la RPFY.
22-26 Avril 1958 : Septième congrès du Parti communiste yougoslave caractérisé par l’adoption d’un nouveau programme politique et le changement de nom du Parti : Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY).
1956: Première réunion en Yougoslavie du mouvement des Non-alignés fondé par Tito, l'Indien Nehru et l'Egyptien Nasser.
1965: Réforme économique; la planification est démantelée. Mise en place du "socialisme de marché".
1968: Manifestations étudiantes et ouvrières. Au Kosovo, les Albanais revendiquent un statut de république pour la province.
1971: Mouvement social et nationaliste en Croatie : "Printemps croate".
21 Février 1974: Nouvelle constitution. Tito reconnaît l'autonomie du Kosovo et de la Voïvodine au sein de la Serbie.
4 Mai 1980 : Mort du maréchal Tito, remplacé à la tête de l’État par une présidence collégiale.
Mai 1987 : Début de l’ « affaire Agrokomerc » en Bosnie (scandale financier lié à l’entreprise dirigée par Fikret Abdić), conduisant à la démission de l’homme politique Hamdija Poţderac.
Septembre 1987 : Slobodan Milosevic prend le contrôle de la Ligue des communistes de Serbie.
6 Décembre 1989 : Slobodan Milosevic est élu président de la Présidence de Serbie par le Parlement serbe.
20-22 Janvier 1990 : XIVe congrès de la Ligue des communistes de Yougoslavie, interrompu après le départ de la délégation slovène, dont la proposition d’introduction du pluripartisme en Yougoslavie avait été rejetée. Fin de la Ligue des communistes de Yougoslavie et début de la fin.
Sources : http://www.bdic.fr/ & personnel)
Annexe 2 : Prononciation
Les voyelles se prononcent a, ê, i, o, ou.
Certaines consonnes sont accentuées :
đ se prononce « dj » mouillé (les Djinns) : KanaĊanin (Canadien) se prononce « kanadjianine » ;
ž se prononce « j » (Jules) ; ţivjeti (vivre) se prononce « jivyeti »
Source : http://droitdecites1.free.fr/spip.php?article70
Annexe 3 : Cartes

Carte montrant la partition de la Yougoslavie entre les axis durant la Seconde Guerre mondiale.
(Source : http://fr.wikipedia.org)

Carte de la Yougoslavie de 1945 à 1990 avec ses six républiques et ses deux provinces autonomes.
(Source : www.theodora.com/maps )
Annexe 4 : Entretien
Extrait d’une interview de Nada Salom réalisée par Camille Bordenet et Asmir Kadić, née le 12 février 1947 à Doboj, Madame Salom est journaliste au quotidien national « Oslobodjenje » (« Libération ») depuis trente ans et se trouve être la responsable de la rubrique Culture.
« Question : Pouvez-vous me raconter votre parcours de journaliste à Oslobodjenje, depuis votre arrivée (et même avant, qu’est-ce qui vous y a amené, études, journalisme vocation ?…)
Réponse : J’ai commencé le journalisme en octobre 1972. Je ne pensais pas être journaliste, mais prof de littérature et de serbo-croate, langue qui d’ailleurs « n’existe plus », je veux dire en termes d’appellation. Maintenant se sont trois langues distinctes. J’étais étudiante en philosophie et une amie qui travaillait à la rédaction d’Oslobodjenje m’a appelé pour faire un article. J’aimais le théâtre en tant qu’actrice et je pouvais écrire dessus donc c’était parfait. Au service culture de la rédaction, j’écrivais sur tout ce qui se passait dans le théâtre, dans tous les secteurs, c’était l’idéal. J’ai eu de la chance d’être venue directement dans la rubrique culture, d’ailleurs si je n’avais pas commencé dans cette rubrique j’aurais abandonné ce travail car il n’aurait pas concerné mes centres d’intérêts. Mais là c’était proche de ce qui me plaisait dans la vie. J’ai fait du théâtre étant jeune, j’écrivais de la poésie aussi. Mon premier travail a été d’écrire sur le théâtre, j’aimais et savais faire ça. Mais j’ai vite été « châtiée, punie » : il y a eu un débat au sein des départements nationaux de la fac de philo, suite aux propos d’Hamdija Poţderac, un homme politique, en 1972. Jusqu’à cette époque j’ai cru que je vivais dans un monde d’amour. Mon père est slovène, ma mère du Monténégro, moi je suis née en Bosnie, et j’ai eu un fils avec un juif : notre famille c’est le mixage parfait, qui représentait toute la Yougoslavie d’alors. Ce qui a lancé la polémique est qu’Hamdija Poţderac, en réaction au printemps croate (une vague libertaire et d’affirmation du peuple croate en 1971) a déclaré qu’il fallait qu’on institue des départements d’études qui représentent et parlent explicitement de la Bosnie-Herzégovine dans les facultés et non plus que de l’entité yougoslave. Je n’avais étudié que la littérature yougoslave et avec le recul je me rends compte qu’étudier que ce qui appartenait à la culture bosniaque rétrécissait largement mon champs d’études, c’était réducteur. Le sentiment d’appartenance que j’avais pour la Yougoslavie d’alors relevait plus d’un rêve que d’une réalité, mais ça, je ne m’en suis rendue compte qu’en 1992 et je suis tombée de haut. Pour revenir à l’anecdote, Hamdija Poţderac (et Branko Mikulić) a parlé trop tôt de ce qui allait se passer en 1992, c’était très mal vu, mais il avait pressenti l’essentiel. En 1972, de leur vivant, c’était trop tôt de parler d’eux et inopportun alors qu’en 1992, on parlait d’eux en bien. En 1972, en racontant les faits et la décision de Hamdija Poţderac dans Oslobodjenje, j’ai seulement commis l’erreur de dire que son action était opportune, plutôt que de la déclarer inopportune et déplacée : c’est ce qui m’a valu de me faire taper sur les doigts. Il est paru un numéro où la première page titrait sur le fait que j’avais « défendu » Hamdija Poţderac, il apparaissait mon nom en première page ! En fait, je réalise que c’est toujours plus facile de faire payer le journaliste (moi) que de faire payer le politicien directement. C’est seulement en 1992, avec la guerre, que j’ai compris ce dont parlait vraiment Hamdija…
A l’époque, la rédaction d’Oslobodjenje était quelque chose de beaucoup plus grand qu’aujourd’hui, ils éditaient des livres et plein d’autres trucs. Le directeur général d’alors m’a expliqué à mon arrivée : « le journalisme ce n’est pas de la littérature, ce n’est pas Anna Karénine, c’est de la politique » : c’est l’idée que la politique s’intéresse toujours à vous même si vous ne vous y intéressez pas. Pourtant, je ferai en sorte jusqu’en 2012, mon départ à la retraite, que le journalisme ne soit pas de la politique ! Je vivais dans un monde idéal que je ne comprenais pas jusqu’en 1992, même si j’ai eu de la chance que la rubrique culture ne soit pas trop imprégnée de politique. Avant 1992 on ne pouvait pas parler de tous les films, ce n’est qu’après la guerre qu’on a pu citer tous les écrivains qu’on voulait. On falsifiait des documents, on était muselé, même si c’était sous-jacent et qu’on ne le disait pas ouvertement. Je faisais mes articles et je voyais le lendemain certains propos ou données effacées. Nous pouvons noter, pour revenir à l’anecdote de 1972, que certains de mes profs d’alors avaient pris ma défense, non pour moi mais parce qu’ils étaient déjà nationalistes. Et pour eux c’étaient toujours bien de défendre une idée nationaliste. Ces mêmes personnes sont ensuite parties rejoindre Belgrade dès l’arrivée de la guerre et ont développés leurs idées qu’ils avaient depuis longtemps d’une Grande Serbie…
De 1972 à 1992 je n’ai pas vu ce qu’il se passait, les montées de nationalismes. A 40 ans, j’ai eu honte de ne comprendre qu’à ce moment-là, tout ce qui se tramait depuis longtemps. En 1971, j’ai été punie car je ne savais pas ce qu’était la Yougoslavie et les nations, et en 1992, pendant la guerre, j’ai compris ça. »
Annexe 5 : Chant
Uz maršala Tita 188 (Avec le Maréchal Tito), écrite en 1943 par Vladimir Nazor et composée par Oskar Danon.
Uz maršala Tita, junačkoga sina
Nas neće ni pakao smest'.
Mi dižemo čelo, mi kročimo smjelo
I čvrsto stiskamo pest !
Rod prastari svi smo, a Goti mi nismo,
Slavenstva smo drevnoga čest!
Ko drukčije kaže, kleveće i laže,
Našu ce osjetit' pest!
Sve prste na ruci u jadu i muci
Partizanska stvorila je svijest.
Pa sad kad i treba, do sunca do neba
Visoko mi dižemo pest!
En français :
Avec le Maréchal Tito, le fils héroïque
Pas même l’enfer ne nous arrêtera
Nous levons nos fronts, marchons fièrement
Et brandissons nos poings !
Nous sommes d’une ancienne race, nous ne sommes pas des Goths 189
Nous sommes des Slaves !
Qui répand le mensonge et la duplicité,
Va gouter notre poing !
Avec nos mains, au delà la misère et la souffrance
Nous avons bâtis la conscience des Partisans.
Et maintenant nous allons, au soleil, au ciel,
Lever haut nos poings !
(Traduction personnelle)
Notes
[1] DIZDAR M. [1997], Kameni spavaĉ, Svjetlost, Sarajevo, 310 p.
[2] VELIKONJA Mitija, Titostalgia A Study of Nostalgia for Josip Broz, Peace Institut, 2008.
[3] Slovénie, Croatie, Bosnie et Herzégovine, Serbie, Monténégro et Macédoine
[4] Voïvodine et Kosovo
[5] http://www.20minutes.fr/ledirect/730542/milliers-yougo-nostalgiques-celebrent-anniversaire-tito-serbie
[6] http://contourseurope.blogactiv.eu/2010/05/07/apres-l%E2%80%99ostalgie-la-titostalgie/
[7] On pense notamment à l’écrivain et homme politique serbe Dobrica Ćosić.
[8] En majorité des personnes déplacées.
[9] Le retour
[10] La souffrance
[11] Voir le concept de Heimat http://www.arte.tv/fr/connaissance-decouverte/karambolage/Emission_2004_20Septembre_202005/864058,CmC=864050.html
[12] Lors d’une conversation privée
[13] Dans le sens originel du terme, elle ne possède qu’une seule richesse, ses enfants.
[14] Citoyens du pays entier. Ma position est claire, en France, je rejette la création par Paul Garde du terme Bosnien. Accepter ce terme, c’est accepter tacitement l’oeuvre guerrière menée en Bosnie.
[15] KRULIC Joseph, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Editions complexe, Bruxelles, 1993
[16] DIZDAREVIC Raif, Od Smrt Tita do Srmt Jugoslavije, Šahinpašić, Sarajevo, 2009.
[17] Aujourd’hui « peuple Bosniaque » selon la constitution issue des Accords de Dayton qui mirent fin à la guerre d’agression en 1995.
[18] Massacres de Tchetniks durant la Seconde guerre mondiale, massacres de collaborateurs en 1945 connus sous le nom de massacres de Bleiburg ou encore tuerie dans les Foibe.
[19] KRKLEC Gustav, Djetinjstvo Josipa Broza dans Nas Tito, Zagreb, 1980
[20] VINTERHALTER Vilko, In the Path of Tito, Abacus Press, Tunbridge Wells,1972, p49
[21] DEDIJER Vladimir, Tito, Simon and Schuster, New York 1952 p 25
[22] Le Sokol est à la base un mouvement gymnastique nationaliste tchèque mais qui va accompagner l’ensemble du nationalisme slave à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle.
[23] KRKLEC Gustav, Djetinjstvo Josipa Broza in Nas Tito, Zagreb, 1980
[24] Lors d’une interview, on lui demanda quel aurait été son destin s’il n’avait pas été un leadeur révolutionnaire. Tito répond sans ambages qu’il aurait été millionnaire.
[25] DIZDAREVIC Ismet, uticaj licnost Jospia Broz Tita na tokove drustvenih zbivanja in Tito I Bosna I Hercegovina, Friedrich ebert stiftung, Sarajevo, 2006, page 405 à 415
[26] DEDIJER Vladimir, Tito, Simon and Schuster, New York 1952
[27] Bilal, Enki / Jarno, Stéphane. Enki Bilal : "Le futur a toujours été considéré comme inutile, anecdotique, voire un peu dégradant": Télérama (N°3095). Télérama, 06-05-2009, 3095, p.18-22
[28] L'Union ou la Mort (Ujedinjenje ili smrt), appelé par ses détracteurs La Main noire (Crna ruka), était une société secrète nationaliste serbe fondée en Serbie en mai 1911. Les auteurs de l'attentat de Sarajevo avaient été armés par la Main Noire.
[29] Politika du 3 Décembre 1977 (soit du vivant de Tito)
[30] La Bucovine est une région adossé aux Carpates entre l’actuelle Roumanie et l’Ukraine.
[31] AUTY Phyllis, Tito: A Biography. McGraw-Hill, New York, 1970
[32] Ou plus exactement, Parti des travailleurs socialistes de Yougoslavie (Communistes) (Socijalistiĉka radniĉka partija Jugoslavije (komunista)). Le parti rejoint le Komintern et annonce son soutien à la Russie soviétique, organisant par ailleurs des grèves et des manifestations dans tout le pays. Le comité central du parti est dirigé par Filip Filipović, Ţivko Topalović et Vladimir Ćopić.
[33] Ou royaume SHS (Kraljevina Srba, Hrvata i Slovenaca)
[34] Il sera renommé Royaume de Yougoslavie en 1929 après un coup d’Etat mené par le roi Alexandre 1er de Yougoslavie.
[35] En 1919, un aventurier italien accessoirement militaire et poète, Gabriele d’Annunzio va occuper la ville et créer un Etat, la Régence italienne du Carnaro. Le traité de Rapallo met un terme au rêve d’Annunzio, bien que celui-ci ignore les injonctions qu’on lui fait. Il ira même jusqu’à déclarer la guerre à l’Italie. Il se rendra en Décembre 1920.
[36] La République des conseils de Hongrie (en hongrois, Magyarországi Tanácsköztársaság, également traduit par République hongroise des conseils ou République soviétique hongroise) est le régime politique que connaîtra la Hongrie du 21 mars 1919 au 6 août de la même année. Le régime hongrois est le deuxième gouvernement d'inspiration communiste de l'histoire mondiale, après celui de la Russie soviétique proclamée en 1917. Il ne dura que 133 jours et s'effondra lorsque les armées roumaines et françaises, occupèrent Budapest le 6 août 1919. L’effectivité du pouvoir était entre les mains de Béla Kun qui finira assassiné dans les geôles du NKVD lors des purges staliniennes des années 30.
[37] AUTY Phyllis, Tito: A Biography. McGraw-Hill, New York, 1970
[38] Il a eu de nombreuses maitresses et de nombreux enfants nés de ces aventures.
[39] KRULIC Joseph, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Editions complexe, Bruxelles, 1993
[40] Surnom de Moša Pijade
[41] Il assure la traduction en serbo-croate de l’oeuvre de Karl Marx ―Das Kapital‖.
[42] KRKLEC Gustav, Nas Tito, Zagreb, 1980
[43] Du nom de l’écrivain du XVIIIème siècle de Zagorje, Tito Bezobravski.
[44] L’Internationale communiste (Kommounistitcheskiï Internatsional en russe) regroupa les partis communistes qui avaient rompu avec les partis socialistes de la 2ème Internationale.
[45] Le NKVD ou Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, ancêtre du KGB (Narodnii Komissariat Vnoutrennikh Diél en russe) était la police politique de l’ex-Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).
[46] COPEMAN Fred, Reason in Revolt, Blandford Press, Londres, 1948
[47] Pavle en serbo-croate.
[48] Antifašistiĉko Vijeće Narodnog OsloboĊenja Jugoslavije, Conseil Antifasciste de la Libération Populaire de la Yougoslavie. Il s’agit d’un gouvernement provisoire dominé par les communistes mais comportant des éléments non communistes. Tenu d’abord à Bihać puis à Jajce, il s’agit du prélude de la fédération post-guerre établie par Tito.
[49] Cité dans RIDLEY Jasper, Tito: A Biography, Constable and Company Ltd., Londres ,1996
[50] SERVICE Robert, Stalin: A Biography, Harvard University Press, Cambridge, 2005
[51] Le Kominform, abréviation pour « Bureau d'information des partis communistes et ouvriers », est l’organe de coordination des partis communistes européens.
[52] GARDE Paul, Vie et mort de la Yougoslavie, Fayard, Paris, 1992
[53] Monarque Cambodgien dirigeant le Cambodge de 1953 à 1970.
[54] KRULIC Joseph, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Editions complexe, Bruxelles, 1993
[55] ibid
[56] ibid
[57] http://www.youtube.com/watch?v=OLXXJCjAryg
[58] http://www.youtube.com/watch?v=_n3CNp-Ef5I&feature=fvst
[59] Armée de l’air allemande.
[60] Les terres irrédentes (de irredento en italien, non libéré, non délivré) sont les territoires réclamés par les nationalistes italiens se réclamant de la doctrine irrédente, c'est-à-dire l’intégration des territoires historiquement italiens, ce qui prête à débat. Ce mouvement prend une grande ampleur lors du Resorgimento et se trouve ici repris par le fascisme. Sont concernés la Slovénie, l’Istrie et la Dalmatie.
[61] Du verbe Ustati en serbo-croate, se lever. Ustaše en serbo-croate, les insurgés. A noter qu’au départ, le terme est réservé à des insurgés serbes contre les Turcs en Bosnie et Herzégovine lors d’insurrections au XIXème siècle.
[62] Vlado Tchernozemski, l’assassin d’Alexandre 1er fût un membre de cette organisation dont le but était similaire à celui des Oustachis mais pour les Macédoniens, destruction de la Yougoslavie et indépendance nationale avec des moyens violents.
[63] Certaines thèses parlent d’une implication des services secrets allemands et/ou soviétiques.
[64] DJURIC Ivan, Glossaire de l’espace yougoslave, L’esprit des péninsules, Paris, 1999
[65] Une fatwa ou fetva est, dans l'islam, un avis juridique donné par un spécialiste de loi islamique sur une question particulière. Chez les sunnites, c’est le mufti qui émet les fatwas.
[66] POPOVIC Aleksandar, l’Islam Balkanique: les musulmans du Sud-ouest européen dans la période post-ottomane, Wiesbaden, Harrassowitz, 1986
[67] BJELO Ante, Yugoslavia, Genocide: A documental analysis, Northern Tribune, Sudbury, 1985
[68] GARDE Paul, Vie et mort de la Yougoslavie, Fayard, Paris, 1992
[69] GRMEK Mirko GJIDARA Marc SIMAC Neven, Le nettoyage ethnique, Documents historiques sur une idéologie serbe, Seuil, Paris, 1993
[70] Il sera payé 50 000 Reich Mark pour son activité de propagande et de recrutement. (http://www.archives.gov/iwg/reports/hitlers-shadow.pdf, page 21)
[71] Handžar en serbo-croate (turcisme) cimeterre.
[72] REDZIC Enver, Muslimansko autonomaštvo i 13. SS divizija – autonomija BiH i Hitlerov Treći Rajh,Svjetlost, Sarajevo, 1987
[73] Visible dans le documentaire : Yougoslavie, suicide d’une nation européenne réalisé par Brian Lapping pour la BBC en 1996.
[74] Camp de concentration et camp d'extermination créé par le régime des Oustachis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fut le seul camp d'extermination de la seconde guerre mondiale non géré par les nazis. Les victimes furent majoritairement serbes, juives, tziganes, bosniaques et aussi croates.
[75] Četnik venant du serbo-croate četa, la compagnie ou troupe (militaire). Les tchetniks sont des groupes paramilitaires.
[76] KRULIC Joseph, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Editions complexe, Bruxelles, 1993
[77] Jugoslovenska Narodna Armija, Armée Populaire Yougoslave.
[78] BIANCHINI Stefano, La question Yougoslave, Editions Casterman Giunti, Florence, 1996
[79] L’armée allemande mobilisa environ 15 000 hommes et les Oustachies environ 22 000 contre un peu plus de 3 000 partisans aidés par la population locale qui subira le joug de l’occupant.
[80] Film sorti en 1969, mettant en scène Yul Brynner ou encore Orson Welles. De nombreux autres films vont s’inspirer de la seconde guerre mondiale en Yougoslavie.
[81] Entre 500 000 et 800 000 soldats.
[82] http://www.institut-genocid.ba/academic_bio.html
[83] RAMET Sabrina P., The Three Yugoslavias: State-Building and Legitimation, 1918-2004, Indiana University Press, Bloomington, 2006
[84] Cette partie est notamment développée à partir des déclarations écrites réalisées lors des séances de l’AVNOJ.
[85] REDZIC Enver, Bosna i Hercegovina u drugom svjetskom ratu, Svjetlost, Sarajevo, 1998
[86] Nacionalni Komitet OsloboĊenja Jugoslavije, NKOJ basé à Jajce.
[87] http://www.ina.fr/video/CAF97520002/richard-burton-tourne-tito.fr.html
[88] Titré « la cinquième offensive » en français (http://www.imdb.com/title/tt0070758/)
[89] Communistes, en avant !
[90] http://globus.jutarnji.hr/hrvatska/jugoslavenski-spageti-vesterni-propaganda-i-nostalgija
[91] Walter Brani Sarajevo
[92] http://globus.jutarnji.hr/hrvatska/jugoslavenski-spageti-vesterni-propaganda-i-nostalgija
[93] http://www.youtube.com/watch?v=FdxAeigoNfU
[94] http://www.youtube.com/watch?v=BDZ3jUB0C1M
[95] Velimir Bata Ţivojinović va s’engagé en politique aux côtés de Milosevic.
[96] BIANCHINI Stefano, La question Yougoslave, Editions Casterman Giunti, Florence, 1996
[97] ibid
[98] C’est notamment le cas en Vojvodine, en Croatie et en Slovénie.
[99] Narodni peut à la fois se traduire par national et populaire.
[100] Discours du 4 Novembre 1946 à Belgrade.
[101] KRULIC Joseph, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Editions complexe, Bruxelles, 1993
[102] BIANCHINI Stefano, La question Yougoslave, Editions Casterman Giunti, Florence, 1996
[103] En effet, le joueur de football du championnat yougoslave ne pouvait quitter celui-ci avant ses 28 ans et l’accomplissement de son service militaire.
[104] Au sortir de la guerre le territoire de Trieste était séparé en deux, les Italiens garderont la ville tandis que les yougoslaves les régions alentours.
[105] Terme frioulan dérivé du latin fovea, fosse.
[106] Né à Mostar en Bosnie et Herzégovine d'un père russe, né à Odessa1 et d'une mère croate, née en Herzégovine dans l'alors Royaume de Yougoslavie2, il se qualifie lui-même d'ethniquement impur et de Yougoslave (et non de Croate). De 1994 jusqu'en 2007, il a tenu une chaire de slavistique à l'Université de Rome « La Sapienza ». Il milite pour une Yougoslavie unitaire. Il est lauréat Prix français du meilleur livre européen (1993). La Légion d'honneur lui a été décernée. Ancien professeur de français à l'université de Zagreb, il a quitté la Croatie en 1991 au début des invasions serbes qui ont marqué l'éclatement de la Yougoslavie et n'a cessé depuis de lutter contre la guerre et les nationalismes.
[107] http://www.balcanicaucaso.org/aree/Italia/Predrag-Matvejevic-le-foibe-e-i-crimini-che-le-hanno-precedute
[108] ULAM Adam, Titoism and the Kominform, Harvard University Press, 1952
[109] La crise hongroise désigne l’insurrection ayant eu lieu à Budapest et qui fut réprimée dans le sang par l’armée rouge. Les yougoslaves portèrent une assistance, relative, aux insurgés notamment en accueillant Imre Nagy, le leadeur politique de l’insurrection, dans l’ambassade yougoslave de Budapest et en organisant des manifestations de soutien aux insurgés à Belgrade.
[110] Du grec autos « soi-même » et du latin gestĭo, « gérer »)
[111] In KRULIC Joseph, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Editions complexe, Bruxelles, 1993
[112] SUPEK Rudi sous la direction de, Etatisme et autogestion : bilan critique du socialisme yougoslave, Editions anthropos, Paris, 1973
[113] Id.
[114] Op. cit
[115] KRULIC Joseph, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Editions complexe, Bruxelles, 1993
[116] LUTARD-TAVARD Catherine, La Yougoslavie de Tito écartelée: 1945-1991, L’Harmattan, Paris, 2005
[117] In Première partie, chapitre 2, tiret 4 : Une république ?
[118] La nation Musulmane ne sera reconnue qu’après un amendement de la Constitution Yougoslave en 1968 et elle sera constitutive de la Bosnie et Herzégovine à partir de 1974.
[119] La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti.
[120] Durant la période communiste, il s’agit de ne pas confondre les Nations Narodi et les Nationalités (ou minorités ethniques) Narodnosti.
[121] Département de la Sécurité d’Etat, Uprava drţavne bezbednosti, UDBA
[122] Département pour la Protection du Peuple, Odeljenje za zaštitu naroda, OZNA
[123] POPOVIC Dragoljub, Le fédéralisme de l'ancienne Yougoslavie revisité, Revue internationale de politique comparée, 2003 (http://www.cairn.info/revue-internationale-de-politique-comparee-2003-1-page-41.htm#s2n3)
[124] La Bosnie et Herzégovine est actuellement régie par la Constitution incluse dans les annexes des accords de Dayton datant de 1995. Ces accords ont mis fin au conflit mais ils ont aussi divisé la Bosnie sur des bases ethniques. Garants d’une unité de façade, ces accords sont aussi le moyen pour les nationalistes des diverses communautés, ethnies, factions, religions et mouvances de garder le pouvoir et de régner d’un commun accord, malgré des oppositions de façade sur une ethnocratie.
[125] Il convient de préciser que le mouvement de résistance des partisans n’est pas totalement communiste, il s’agit comme en France par exemple, d’un mouvement hétéroclite composés de tous les opposants à l’occupation et de tous ceux qui rejettent le mouvement tchetnik ou la collaboration oustachi. Cependant, les communistes y jouent un rôle prépondérant. De plus les tensions nationalistes vont voir un autre mouvement de résistance, celui des tchetniks, dominé par les serbes.
[126] Le Front populaire sera renommé Alliance Socialiste du Peuple Travailleur de Yougoslavie, Socijalistiĉki Savez Radnog Naroda Jugoslavije en serbo-croate.
[127] À la suite d’un débat idéologique complexe, sur une idée de Milovan Djilas, pour se différencier de l’URSS et pour reprendre le nom de l’organisation de Karl Marx en 1848.
[128] In BOUGAREL Xavier, CLAYER Nathalie sous la direction de, Le nouvel Islam balkanique : les musulmans, acteurs du postcommunisme 1990-2000, Maisonneuve & Larose, Paris, 2001. La blague évoque les pastèques, vert (pour l’islam) à l’extérieur et rouge (pour le communisme) à l’intérieur, pour caractériser tous les transfuges communistes du début des années 90.
[129] Hormis des articles dans la presse bosniaque, aucune étude sérieuse n’a été menée sur ce phénomène avéré. http://balkans.courriers.info/article15711.html
[130] Signés en Décembre 1995 à Paris mais conçus à Dayton aux Etats Unis sur une base militaire, ces accords entérinent la séparation sur des bases ethniques de la Bosnie et Herzégovine. Le pays se retrouve divisé en deux entités, sorte de régions avec de vastes pouvoirs, tandis que de faibles institutions centrales pour gouverner le pays. La Republika Srpska (République Serbe) est l’entité créé sur les conquêtes des milices du Parti Démocratique Serbe et venant de Serbie, de l’Armée Populaire Yougoslave qui sera dissolue au sein de l’armée de la Republika Srpska.
[131] Entrevue réalisée par Camille Bordenet et Asmir Kadić, voir annexes.
[132] Le service militaire n’est pas obligatoire pour les femmes, contrairement à la participation à la Défense Territoriale.
[133] http://www.youtube.com/watch?v=n2lW9j_ooqE&feature=related Dans cette vidéo, Slavoj Ţiţek explique son service militaire dans l’Armée Populaire Yougoslave. Bien qu’il n’ait, selon ses déclarations, aucune nostalgie pour la Yougoslavie de Tito, il évoque néanmoins la bonne entente entre les peuples par un procédé original : Les blagues racistes, homophobes et injurieuses vis-à-vis de la famille. Malgré sa déclaration préalable, « je n’éprouve pas de nostalgie », il fait preuve de yougonostalgie, puisqu’il met en avant les vertus yougoslaves du vivre ensemble qui n’était pas fondées sur un multiculturalisme à la « BHL » mais comme un respect mutuel et une forte propension à l’expression des préjugés inhérents aux différents peuples. Dans la vidéo, après avoir raconté plusieurs blagues, il déclare « On expérimente là l’essence même de l’Unité et de la Fraternité » (devise de la Yougoslavie).
[134] En 1990, 60% des soldats professionnels sont des Serbes, même si plusieurs tentatives furent faites pour équilibrer la provenance ethnique des recrues dans les années 80.
[135] Teritorijalna odbrana, abrégé en TO.
[136] Il s’agit d’une tentative de la part du parti communiste tchécoslovaque d’introduire le « socialisme à visage humain » en prônant une relative libéralisation. Il débute le 5 janvier 1968, avec l'arrivée au pouvoir du réformateur Alexander Dubĉek et s’achève le 21 août 1968 avec l’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie.
[137] Jovan Divjak est un militaire yougoslave passé par l’Armée Populaire Yougoslave puis colonel de la Défense Territoriale à Mostar et à Sarajevo. En 1992, il rejoint l’Armée de la République de Bosnie et Herzégovine, lors de l’attaque conjointe de la JNA et des milices du SDS. Il devient membre de l’Etat major avec le grade de général. Après le conflit, en 1995, il est mis à la retraite et s’occupe de l’association qu’il a créé en 1994, Obrazovanje Gradi BiH (l’Education construit la Bosnie et Herzégovine) et qui prend en charge les enfants ayant perdu leurs parents.
[138] DIVJAK Jovan, Sarajevo, mon amour, Buchet Chastel, Paris, 2004
[139] Opštenarodna odbrana, c'est-à-dire une défense nationale totale.
[140] Vojska Republike Srpske, VRS, commandé par Ratko Mladic
[141] DEDIJER Vladimir, Novi Prilozi za Biografiju Josipa Broza Tita (Nouvelle contribution pour la biographie de Josip Broz Tito), Mladost, Zagreb, 1980
[142] Le combat
[143] Durant la Seconde Guerre mondiale, il sera connu comme l’un des partisans de la collectivisation forcée à outrance, qu’il tentera d’appliquer au Monténégro. Ses méthodes cruelles lui ont attiré les foudres de la population à son égard et vis-à-vis des communistes, ce qui obligea Tito à le rappeler à lui et à l’ordre.
[144] De Masovni Pokret, mouvement de masse.
[145] Les sayanim ( en hébreu retranscrit : sayan qui signifie aide, assistant) sont des agents passifs appelés plus communément « agents dormants », établis en dehors d’Israël et étant liés au Mossad.
[146] Nouveaux primitifs
[147] « Interdiction de fumer »
[148] En effet de nombreux groupes verront le jour à Sarajevo et seront célébrés dans toute la Yougoslavie, des groupes comme Bombaj Štampa, Plavi orkestar, Dinar and Crvena jabuka et dont certains continuent leurs activités artistiques aujourd’hui.
[149] « Le bouton blanc »
[150] Le top journal des surréalistes
[151] Dont une partie de l’entretien figure en annexe
[152] Venant de la Krajina (confins) de Cazin, une région au nord ouest de la Bosnie.
[153] AUClC , Radnici u inozemstvu prema popisu stanoviStva Jugoslavije 1971 . Institut za geografiju SveuCiliSta u Zagrebu, Zagreb, 1973.
[154] BENAC, "O etnickim zajednicama starijeg Zejeznog doba u Jugoslaviji". in Praistorija jugoslavenskih zemalja, , leljezno doba. ANUBIH, Sarajevo, 1987, pp. 737-802.
[155] BAUCIC I, FRIGANOVIC M. et MOROKVASIC M., Iz Jugoslavije na Rad u Francusku, Zagreb, 1972
[156] MOROKVASIC M., « Les Yougoslaves » in Garson J.-P. et Tapinos G. L'argent des immigrés, Cahiers de l'INED n° 94, Paris, PUF 1981, pp. 267-300 ; « L'émigration yougoslave », Revue française d'études politiques méditerranéennes, n° 6, 1975, pp. 90-106 ; « Des migrants temporaires : lesYougoslaves », Sociologie du travail no3, 1972, pp. 260-277.
[157] Le livre noir du communisme, dirigé par Stéphane Courtois, figure en bonne position dans de nombreuses librairies, à commencer par les librairies religieuses.
[158] Cette partie est notamment développée à partir des déclarations écrites réalisées lors des trois séances du ZAVNOBiH.
[159] Localité située dans la municipalité de Mrkonjić Grad
[160] Zemaljsko antifašistiĉko vijeće narodnog osloboĊenja Bosne i Hercegovine ou ZAVNOBiH.
[161] http://www.baginst.com/DD1-1.pdf
[162] Camarade en Serbo-croate.
[163] Durant la guerre de libération, il n’y a que cinq nations reconnues au sein de l’espace Yougoslave. Alors que les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Monténégrins et les Macédoniens ont ce statut, les Musulmans (Bosniaques) ne vont l’acquérir qu’en 1971.
[164] Ou Bosno-Herzégovinienne.
[165] TITO BROZ Josip, Autobiografska kazivanja, Narodna Knjiga, Belgrade, 1982.
[166] L’étude et la lecture de son oeuvre écrite (éléments autobiographiques et discours) vont dans ce sens.
[167] DIZDAREVIC Raif, Od Smrti Tita do Smrti Jugoslavije Svjedocenja, Svjetlost, Sarajevo, 2000
[168] Musulman avec « M » majuscule désigne l’individu appartenant à la nation tandis que musulman avec le « m » minuscule, désigne le croyant.
[169] In Première partie, chapitre 2, tiret 2 : Des tchetniks aux partisans
[170] Jugoslovenska Muslimanska Organizacija, il s’agit d’un parti politique Musulman du temps du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Il fût fondé à Sarajevo en 1919 et sa figure de proue est Mehmed Spaho.
[171] Muslimanski odbor
[172] Il s’agit de donations faites à perpétuité par un particulier à une oeuvre d'utilité publique, pieuse ou charitable et qui donnent en Bosnie des fondations religieuses de solidarité, peu éloigné du secours catholique dans son essence.
[173] Qui deviendra en 1954 la Ligue des communistes.
[174] Cité dans la thèse de M. Gilles Troude, La France et ses partenaires occidentaux face à la question nationale en république fédérative de Yougoslavie de la fin des années 1950 à la fin des années 1970, Soutenue à l’Université de Paris III le 23 juin 2003
[175] Le Choc des civilisations est le titre d'un essai d'analyse politique rédigé par l'Américain Samuel Huntington, professeur à Harvard, paru en 1996 et traduit en français en 1997. Huntington élabore un nouveau modèle conceptuel pour décrire le fonctionnement des relations internationales après l'effondrement du bloc soviétique à la fin des années 1980. Toutefois, il ne prétend pas donner à son modèle une validité qui s'étend forcément au-delà de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle et s'appuie sur une description géopolitique du monde fondée non plus sur des clivages idéologiques « politiques », mais sur des oppositions culturelles plus floues, qu'il appelle « civilisationnelles », dans lesquelles le substrat religieux tient une place centrale, et sur leurs relations souvent conflictuelles. Cette théorie connaît de nombreuses controverses, notamment liés à l’instrumentalisation de celle-ci.
[176] Cependant le traitement des Musulmans de 1945 à 1953, c'est-à-dire le démantèlement des symboles institutionnelles musulmans, entre dans une logique à moyen terme de consolidation du régime et qui débouchera à la reconnaissance des Musulmans, reconnaissance qui existait de fait durant la guerre, qui fût bâillonnée pour ouvrir l’espace à la nation Musulmane Bosniaque.
[177] Fond Monétaire Internationale
[178] KRULIC Joseph, « Islam et communisme en Bosnie-Herzégovine » , Cités, 2007/4 n° 32, p. 75-82.
[179] BANAC Ivo, The National Question in Yugoslavia. Origins, History, Politics, Cornell University Press, 1984
[180] BOUGAREL Xavier, Les Musulmans bosniaques et l’idée yougoslave, Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 71, juillet 2003, pp. 24-29
[181] Edhem Biĉakĉić, Omer Behmen, Mustafa Spahić and Hasan Ĉengić, membres fondateurs du Parti de l’Action Démocratique (Stranka Demokratske Akcije) en 1989 et qui portera Izetbegovic à la tête de la Présidence de la Bosnie et Herzégovine seront co-accusés avec ce dernier.
[182] Disponible en téléchargement sur internet http://bosanskialim.com/rubrike/tekstovi_save/000375R024.PDF
[183] Ce pays étant devenu une République Islamique
[184] Université Dţemal Bijedić à Mostar, sa ville de naissance.
[185] Il s’agit d’une compagnie agroalimentaire dont le siège était situé à Velika Kladuša en Krajina bosniaque et qui devint une firme à dimension Yougoslave. Elle fût dirigée par Fikret Abdić.
[186] A l’époque les journalistes yougoslaves parlèrent de plus d’un milliard de dollars.
[187] Nous reprenons ici une citation de Michel Clouscard concernant les mutations du marxisme.
[188] http://www.youtube.com/watch?v=7sMD6W0qhYk
[189] Référence à la théorie selon laquelle les habitants de la Yougoslavie descendraient des Goths, tribu germanique.
Bibliographie
Sources :
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Travaux:
Articles scientifiques :
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Oslobodjenje : www.oslobodjenje.ba/
Courrier des Balkans : balkans.courriers.info/
Courrier International : www.courrierinternational.com
Wikipédia : ba.wikipedia.org
Youtube : http://www.youtube.com
Site de Tito: http://www.titoville.com/
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Commentaires :
Le jeudi 06 octobre 2011 à 21:01 par Ivar
Ce document est vraiment très intéressant et bien documenté. Merci Dzana de l'avoir bien mis en valeur.
Il montre bien le rôle majeur joué par la population de Bosnie-Herzégovine dans la résistance et dans la création de la Yougoslavie socialiste, fédéraliste et autogestionnaire.
La République de Bosnie-Herzégovine est issue de ce combat et Tito en a été le parrain en s'opposant à ceux qui dans le Parti communiste ne voulaient pas (déjà) de cette République.
Cette République est à réhabiliter face aux forces fascisantes qui veulent la détruire et diviser la population sur des bases ethniques.













Le lundi 12 septembre 2011 à 15:00 par phibon
Merci beaucoup pour ce mémoire très intéressant. Le mode de vie de la population de Bosnie est héritier de cette histoire et la nostalgie de ce mode de vie est aussi une forme de yougostalgie non négligeable que le conflit récent a détruit. Je prend s pour exemple le nombre de résidences secondaires qui permettaient aux habitants de Sarajevo de vivre dans une capitale tout en cultivant leurs racines et assurant leur vieux jours dans leur village d'origine.
Ce mémoire est un travail très intéressant pour un non yougoslave car la vision de la Yougoslavie est tronquée en occident