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27
décembre 2007
Les deux clochards
Rubrique : Ecriture.Il y avait à Paris, place René Coty, un vieux clochard qui avait élu domicile sur le banc à l'ombre du troisième platane en partant du terrain de pétanque. Trente ans qu'il dormait sur ces planches, c'était son "Chez lui", son non-domicile fixe, "ma piaule à moi que j'ai", comme il disait parfois. L'été le platane lui faisait de l'ombre, et c'était un abri les jours de pluie. En cas d'averse il se glissait carrément sous le banc, après avoir tapissé le sol de cartons car tout de même Maurice - c'était son prénom - ne rigolait pas avec l'hygiène. Les gens du voisinage lui fichaient la paix, il faut dire qu'il y mettait du sien pour être toléré même par les bourgeois : il ne se bourrait la tête que six fois par semaine, et encore le faisait-il tout seul, sans aucun acolyte alcoolique pour lui tenir la bouteille.
Si nous contons aujourd'hui cette histoire, c'est parce qu'un évènement majeur vint troubler la sérénité de cette petite vie banale. C'était un soir de printemps et Maurice revenait de chez son ami Gaspard, qui venait juste d'emménager dans la cabine téléphonique de la place Gaston Doumergue. Petite, la cabine, mais très coquette. En arrivant sur la place René Coty, Maurice eut une effroyable vision : quelqu'un était assis sur son banc. Ce quelqu'un était un clochard du sexe opposé, une grosse "pocharde", comme on dit, les cheveux gras et décolorés, la soixantaine passée, et surtout un accoutrement dépareillé à vous piquer les yeux. Sa robe rouge sur ses bas filés jaunes étaient du mauvais goût le plus indécent. La clocharde mâchait bruyamment un sandwich au saucisson sec, complètement inconsciente de l'affront qu'elle faisait à notre héros.
Maurice, en homme qui sait vivre, lui demanda poliment :
_ Eh morue tu vas gicler de là ! C'est mon banc ça !
_ Morue ? Vieux chnok on n'a pas gardé les cochons ensemble, alors parle à mon cul et fous moi la paix.
Interloqué par tant d'insolence, Maurice resta bouche bée. Il faut dire aussi que chez son ami Gaspard il n'avait pas bu que de l'eau non plus. Ben quoi, ce n'est pas tous les jours qu'on pend la crémaillère. Il s'assit donc à côté de l'intruse en grognant dans sa barbe :
_ T'as un gros cul, tu sais.
_ Je t'emmerde.
_ Ouais ben t'as un gros cul quand même.
Rassemblant le peu d'idées que le vin lui avait laissé, Maurice s'efforçait de réfléchir à une tactique pour expulser cette commère. L'agressivité n'ayant porté aucun fruit, il changea de stratégie et tenta le dialogue civilisé :
_ D'où qu't'es ? J'ai jamais vu ta gueule dans les parages.
_ Normal, j'suis d'la place Vincent Auriol, y a au moins deux heures de trotte, faut traverser tout Paris. J'habite une piaule là-bas, c'est grand comme un tiroir mais au moins j'suis à l'abri. Sous les toits, une "chambre de bonne", comme on dit. Là j'suis venue pour l'enterrement d'Odette, une ancienne collègue avec qui j'ai fait pas mal de trottoirs. Elle est morte hier, ça m'a fait un choc, crois moi. Remarque c'est aussi bien, depuis le temps qu'elle en bavait la pauvre...
_ Et qu'est ce que j'ai à voir là dedans moi ? J'en ai rien à foutre de tes salades ! conclut Maurice en avalant d'un trait une rasade de vin.
_ Si t'as en à rien à cirer t'avais qu'à pas m'demander ! Abruti va.
Du revers de sa manche, Maurice essuya le vin qui dégoulinait sur son menton :
_ J't'ai demandé d'où qu't'es, pas de me raconter tes exploits. Moi ça fait trente ans que j'suis là, sur ce banc. Depuis la guerre, en fait... Ah j'en ai bavé, pire que ta pote Odette c'est sûr. Je savais pas lire alors ils m'ont foutu en première ligne les cons. Parce que plus t'es con et moins que tu sers à quelque chose, plus qu'ils t'envoient à la boucherie. Oui m'dame ! On avait les Boches devant, et on avait les Boches derrière. Parfaitement ! Devant. Et derrière. Quand ça a pété ça a pas fait semblant. On est tous morts. Sauf moi pardi, mais c'est tout comme. J'ai complètement perdu la tête et la mémoire, me souvenais même plus de mon nom ! Juste quelques visions de Paris, la Seine, les ponts, tout ça... alors je suis revenu ici, je me suis choisi un p'tit banc peinard et depuis je glande. Putain de guerre, tiens.
La "putain de guerre" étant un bon prétexte pour fuir un peu la réalité, Maurice vida d'un trait tout ce qu'il lui restait de piquette et balança la bouteille vide un peu plus loin.

Collection personnelle
Un instant, la clocharde pensa à l'envoyer bouler à son tour, ou l'inviter à aller voir dans la poubelle si elle y était. Mais elle aussi, elle avait souffert de la guerre. Elle voulut en parler :
_ Moi aussi, la guerre m'a détruite. Comme tu me vois là, j'ai pas toujours été comme ça. Bah j'étais pas forcément très jolie, nan, mais j'étais coquette, et je connais quelques garçons qui aimaient bien passer dans ma ruelle juste pour me voir. Surtout un... je l'aimais tellement ! Il était ouvrier chez Renault. C'est pas rien, ça, ouvrier chez Renault. Avec un peu de chance il aurait peut-être fini chef d'atelier. Le dimanche il mettait son beau costume, moi ma plus belle robe, et il m'emmenait en promenade sur les bords de Seine. C'était le bon temps... Mais il y a eu la guerre, il a été appelé, et il n'est jamais revenu. Putain de guerre, putain de vie, tiens.
_ Tu l'as dit. Et qui c'est qui trinque ? C'est les bourgeois peut-être ? Nan ! C'est toi, c'est moi, c'est tous les pauv'cons... Moi aussi, je me souviens d'avoir eu une fiancée. C'est un des mes seuls souvenirs. Sûrement parce que c'est le seul qui me fait du bien au milieu de tous les emmerdes que j'ai eus. J'me souviens plus de mon enfance, mais vu les traces de coups que j'ai aujourd'hui encore dans le dos, ça devait pas être bien gai. Bref, je me souviens de la petite Delphine... ou Germaine... ou Léontine, enfin je me souviens comme elle était jolie, le dimanche, et pareil que toi on longeait les bords de Seine, y avait des centaines d'amoureux à c't'époque, qui descendaient le fleuve ou qui prenaient les bateaux mouche.
_ Ah ! Les bateaux mouches... Bien souvent mon fiancé me payait un tour. Tu penses, ouvrier chez Renault, il pouvait se permettre ! On descendait la Seine dans un bateau qui nous déposait au café des Arts, un peu plus bas...
_ Oui ! Je me souviens maintenant ! Nous aussi on s'arrêtait dans un café, ma petite Jeanne, ou Micheline, prenait un thé à la menthe et moi une pression. Ah, c'est fou comme tout me revient en mémoire après si longtemps... Parle moi encore ! Y avait quoi d'autre dans ton café à toi ?
La vieille femme avait cessé de mâcher son sandwich, ses yeux embués étaient perdus dans le vague, et elle racontait les choses comme si elles venaient d'une autre vie, d'un autre temps. Son compagnon lui-même n'avait jamais été aussi gai, et ce n'était pas à cause du vin. La mémoire lui revenait, c'était une sensation inouïe, il se sentait revivre.
_ Quoi d'autre encore ? murmura la clocharde. Bien des choses... le thé à la menthe, oui, la collection de verres au mur, le juke box où mon fiancé mettait une pièce pour passer ma chanson préférée... chez Renault tu penses. De temps en temps aussi il y avait un pianiste, qui venait faire son tour de chant. Un noir tout noir, qui faisait du jazz...
_ Jimmy ? Il s'appelait pas Jimmy ?
_ Ma foi, oui... maintenant que tu le dis, je crois bien qu'il s'appelait Jimmy. Dis donc pour un type qui a perdu la mémoire, il t'en reste encore quelques jolies tranches.
_ Jimmy, je lui demandais de me jouer le River blues, ma petite aimait tellement ça...
A ces mots, la vieille femme se tourna de côté et dévisagea cet homme avec qui elle discutait depuis quelques minutes. Le café des Arts, le River blues... l'usine Renault. Elle n'osait le croire. La voix cassée elle bredouilla :
_ Mau... Maurice... c'est toi ?
Maurice ouvrit de grands yeux. Il dévisageait à son tour cette inconnue avec qui il partageait tant de souvenirs en commun. Ces cheveux gras et décolorés, il en était sûr désormais, avaient autrefois été blonds et ondulants. Ces yeux, cette bouche... il les avait adorés. Un prénom monta de ses entrailles :
_ Lilie. Tu t'appelles Lilie... C'est toi...
_ Maurice ! répondit Lilie en versant des larmes, Maurice, après la guerre ils m'ont dit que tu étais mort ! Pardon, pardon !
De tout ce que cet homme et cette femme se sont dits ensuite, nous ne répèterons pas un mot, par pudeur et par respect. Ceux qui sont passés ce soir-là sur la place ont vu deux amoureux pleurant de joie et se serrant dans les bras l'un de l'autre, charmant spectacle qui se fait rare par les temps qui courent. De mémoire de platane, jamais la place René Coty n'avait autant respiré l'amour :)
Commentaires
1. Le jeudi 27 décembre 2007 à 17:23, par kiara_69
Terrible, partagée entre le rire et l'émotion... Excellent !!!
Bonnes vacances, amuses toi bien et ramène de belles photos ;)
2. Le jeudi 27 décembre 2007 à 22:14, par Titonyo
Jolie histoire...
Ca ressemblerait presque à certaines photos de Doisneau... Mais "imagée" par un texte...
Ciao et bon voyage !!
3. Le lundi 18 février 2008 à 11:19, par baptiste
des frissons,incroyable, humide
4. Le lundi 18 février 2008 à 20:51, par Dzana
Humide ? Lol, pourquoi pas...
5. Le mercredi 2 avril 2008 à 23:02, par Chez Tine
oh !
qu'est ce que j'l'aime cette histoire ... çà déborde d'émotion ce soir
merci merci merci
Tine
6. Le jeudi 3 avril 2008 à 00:06, par Dzana
De rien, tout le plaisir est pour moi :)
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